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Ma Guerre du Golfe ( XIV)

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Elle me reçut sur le pas de la porte et m’annonça tout de go que demain elle partait chez sa grand-mère, dans la cambrousse. A Bèse, ça ne s’invente pas. Et moi qui me faisait une joie gardai sous cape ma déception. Du bout de ses lèvres j’obtins de l’accompagner à la gare, histoire de passer près d’elle quelques instants. Dieu que la semaine serait longue ! mais il nous en resterait une avant la rentrée, aussi fis-je contre mauvaise fortune bon cœur.

Sur le quai résonnant de mille pas impatients je l’embrassais tandis qu’elle regardait derrière mon épaule. Elle était déjà loin. Le chef siffla, les essieux crissèrent, les portes firent « pchiiiiiiit » et ce fut tout. Nous n’avions plus le téléphone à la maison. Un impayé me faisant une fois de plus l’obligé de Sébastien chez qui elle appelait pour de maigres nouvelles ou les banalités convenues des amours adolescentes : «  J’te manque ? » «  Oui tu m’manques. » «  Alors on se manque ? ». Ben manquons-nous alors. Je ne me départais pas de cette sensation de vide. Tout cela sonnait aussi faux qu’un opéra rock sur Mozart.

Cette semaine-là mes sangs tournèrent en rond plus encore qu’à l’habitude, mais, malgré tout, le temps qui fait bien les choses passa. Et les journées monolithiques d’ennui et d’angoisse remplies de ces secondes qui s’habillaient en heures me paraissent, à vingt ans de distance, devenues bien friables. Ainsi va et Cécile revint un midi où le soleil brillait.

Son pas de porte m’accueillit avec l’aménité glaciale de deux montants de guillotine ; Cécile était gênée, la lunette se refermait sur un cou innocent. Mais sa langue couperet n’en trancha pas moins : « il faut que je te parle. »

Couic.

Afin de sursoir à cette exécution injuste puisque je n’avais rien fait j’arguai du fait qu’un voisin donnait le soir même une fête -encore une- et combien plus sympathique serait notre petite conversation à la chaleur des lampions une bière à la main. Elle acquiesça.

La vérité est que je refusais l’évidence : Pour une raison que j’ignorais c’était fini. J’étais trop pétri de logique pour comprendre que les sentiments n’en avaient aucune. Aussi me promis-je des trésors de tendresse à déployer, croyant que cela suffirait à modifier le résultat couru d’avance de cette équation de dernier degré.

Assis sur cet escalier en tous points semblable à celui qui trainait ses planches chez moi, puisque rappelons-le toutes les maisons du quartier répondait au même plan, j’écoutais Cécile me narrer sa semaine sanglante. J’écoutais les mots vomis en douceur de sa bouche, ceux d’une triple trahison, trois types qu’elle m’avouait s’être tapés dans son bled pourri – que le feu sacré s’abatte sur lui, que le sel soit répandu afin que plus rien n’y pousse!-. Elle m’annonçait ça d’une petite voix soufflée et monocorde, une sorte d’inventaire de fond de boutique. Trois types bon Dieu ! Ébloui de connerie je m’entendis la pardonner. Mais au fond de ma boutique à moi, dans ce grenier vide où se balançait une araignée au plafond , dans ce fatras de panzers « solido », de petits soldats plastiques au 1/72ème, entre « Germinal » et « Dune », un catéchiste incongru psalmodiait : «  avant le chant du coq, tu m’auras trahi trois fois ! »

Voilà que je me prenais pour le Christ.

Elle n’était pas de pierre mais c’est elle qui avait raison :Ce n’était plus possible. Et je savais que ce pardon que j’accordais du bout du cœur serait irrémédiablement rejeté, tôt ou tard, par un esprit peu enclin aux passions sinon celle des rancunes tenaces. J’ai trop bonne mémoire pour pencher à l’oubli. Trop d’orgueil pour admettre qu’il y ait des choses hors de mon contrôle. Tellement d’orgueil que oui, en cet instant, j’étais le Christ en Croix. Cette salope de Marie-Madeleine m’avait trahi, comme cet enfoiré de Pierre, comme Judas. Comme tous les salauds qui peuplent la Terre et qui n’étaient pas moi.

Les années qui suivirent furent difficiles. La situation financière de la famille atteignit des gouffres abyssaux. Nous fumes vidés de la maison comme des malpropres, logés en urgence par les services sociaux de la mairie. Nous alternions les périodes de disette avec celles des colis alimentaires de la C.E.E. Et finalement nous nous retrouvâmes à six dans une HLM de soixante mètres carrés. La petite sœur dormait dans le débarras agencé en chambre. Les petits frères dormaient à deux dans la même pièce, ma mère dans la salle à manger. Ma sœur et moi faisions figure de privilégiés avec notre chambre individuelle.

Je ne perdis pas mes amis pour autant, notre nouveau logement n’étant qu’à quelques encablures du quartier des félicitées perdues. Je croisais Cécile régulièrement parce que nous étions du même cercle. J’affectais de ne montrer ni dépit ni rancœur en sa présence, mais chaque fois qu’une crasse lui arrivait je ne pouvais me retenir de penser qu’elle l’avait bien cherché.

Non, il n’existait pas de Salut en dehors de moi. Je n’étais plus le Christ, mais encore un roi thaumaturge.

J’avais bien profité de la guerre mais la paix, elle, était terrible.

FIN

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Written by saiphilippe

9 septembre 2011 at 13 h 24 min

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Ma Guerre du Golfe ( XIII )

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Le mercredi d’après nous ressortions ensemble. Ma peine l’avait-elle touché ? Se pouvait-il qu’elle éprouvât quelques sentiments à mon endroit ? A dire vrai peu m’importait. Je fus ravi de cette seconde chance qui me tombait dessus à l’improviste, comme la tuile d’un toit, car si mon crane ne se fendit point on ne peut pas en dire autant de mon cœur. Mais n’anticipons pas. Il y eut des péripéties d’ordre sexuel où enfin j’excellai. Je reçus même les félicitations du jury. Il y eut un temps, bref, où nous fûmes un gentil petit couple. Quinze jours peut-être.

Puis il y eut mon départ pour l’Allemagne. A Nuremberg. Ce fut un séjour riche d’enseignements. Étrangement, j’y perdis un peu de ma haine de l’Allemand en visitant les vestiges hitlériens ; en marchant le long de cette gigantesque trouée de bitume où les chenilles des chars mugissaient leur chant de fin du monde ; en prenant place sur l’autel païen dressé comme un défi face à l’esplanade qui recevait les claquements secs de cent-mille paires de bottes ferrées. N’étaient-ce ces herbes folles crevant les dalles disjointes et les terrains de baseball qu’arpentaient en trottinant quelques G.I ‘s on aurait pu s’y croire… L’architecture massive, écrasante et grandiose était un message, et son volontaire abandon un autre.

Je croyais presque en la rédemption de l’ennemi héréditaire quand, à un match de foot entre Nuremberg et Munich où ma correspondante m’avait trainé, je vis jaillir de la foule des dizaines de drapeaux frappés de la croix Maltaise, j’entendis les cris de singe. Un Noir avait la balle. Plus jamais je ne suis retourné dans un stade depuis.

On eut droit, évidemment, à la visite d’une brasserie que je suivis avec attention en raison de mon engouement pour tout ce qui touche à l’ingénierie, fut-elle distillée dans le malt. Engouement que j’épanchai copieusement aux usines Siemens qu’on nous donna à voir également. En revanche, là où je ne m’épanchai pas, sauf, à la rigueur, par la fenêtre, c’est au cours de religion que nous eûmes à subir au lycée, astreints que nous étions au même régime scolaire que nos hôtes. Régime qui ignorait, et ignore encore, la séparation de l’église et de l’état. Ce cours était dispensé par une espèce de corbeau protestant qui ne goûta que fort modérément notre irrévérence envers la chose religieuse, soit en continuant nos conversations privées, soit en ricanant sous cape, ou encore en chahutant ostensiblement. Il nous jetait de temps à autres de son œil complètement torve des injures muettes dont le caractère antifrançais sous-jacent me paraissait évident. Finalement, il avoua son échec éducatif et nous flanqua à la porte que nous prîmes avec bonheur avant d’aller au bar d’en face porter des libations à Bacchus, un Dieu plus en rapport avec nos intérêts.

Nous somme rentrés le vendredi d’avant Pâques. D’autres vacances débutaient. En Germanie, j’avais reçu de Cécile une lettre enflammée et même carrément salace qui laissait entendre des retrouvailles intenses. Sac à dos à peine jeté déjà je courrai chez elle.

Written by saiphilippe

10 mai 2011 at 12 h 19 min

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Ma Guerre du Golfe ( XII )

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De ce frémissement de l’air comme craché de la nuit je n’ignorais rien. C’était l’annonce d’un déchirement prochain qui, en la circonstance avait revêtu l’apparence de Sébastien. Je me tournai d’un quart et demandai, déjà certain  :

«  c’est fini, c’est ça ? »

il y eut un temps, mort lui aussi, juste de quoi conforter ma certitude quand , soudain, Sébastien ne me surprit pas :

« oui » dit-il sobrement, affichant, à l’aide d’une mine défaite, son embarras et sa compassion sincère.

J’acquiesçai d’un signe de tête, lèvres pincées. Stoïque un instant, un arrière goût de sang sur la langue. Mais une bête malsaine cavalait en moi, lacerait mes entrailles en hurlant. Sous l’influx du souffre en fusion qui brûlait mes veines je m’emparai d’un gros pavé, un de ceux qui servent aux allées de jardin, et le jetai aussi loin que ma rage le pouvait. Puis la colère affranchissant les distances me propulsa comme un missile du jardin à ma chambre. Je ne vis personne, des ombres tout au plus. Je perçus quelques bribes de mots, mais c’était au-delà du monde connu. Une fois en haut, je me mis à tourner en rond, soufflant comme une forge démente. J’écumai littéralement. Puis, au cœur du brouillard, je repris conscience. Sébastien était près de moi, Jérôme en retrait et plus loin encore dans l’encoignure de la porte… Cécile. Je lui jetai d’un seul regard deux ou trois dards venimeux qui la figèrent sur place, après quoi, pour secouer cette chair molle, je gueulai :

«  Fous le camp ! »

Jérôme l’entraina hors de ma vue en lui disant : « allez viens…c’est pas l’moment. » coupant court aux aménités qui pulsaient derrière ma luette comme la foule aux barrières à un concert de hard-rock. J’avais les poings serrés, la gorge nouée et le corps tremblant d’une fièvre inextinguible. Le monde s’écroulait ; un peu trop souvent ces derniers temps.

Une fois lassé l’orgueil la peine prit le relai et me lourda sur le lit où je restai prostré, assailli de « pourquoi ». Avais-je été à ce point pitoyable ? Qu’avais-je fait qui pût justifier cette sanction ? Dans mon univers régi par la logique je ne pouvais concevoir une conséquence orpheline de cause. Il fallait qu’il y en eût une !

L’on vint à mon chevet de grand malade, qui par sollicitude, qui en touriste passant par hasard, s’enquérir de mon état : « Fais pas de conneries ! », «  une de perdue… », «  ça va passer… » et autres bonnes paroles distillées dans l’alambic des phrases creuses. Je les bus tout de même. Plus tard, revenu au calme bien que triste comme une pierre grise d’église en ruine, je demandai à voir Cécile. Sébastien, qui ne m’avait pas lâché d’une semelle  me demanda :

« T’es sûr ? »

« Oui. »

J’étais couché, elle s’agenouilla pour se mettre à hauteur. Elle écrasa la larme solitaire qui coulait sur ma joue, m’assura qu’elle seule était en cause. Émue, elle n’avait pas l’habitude qu’on pleure pour elle. Elle ne savait pas que je pleurais sur moi. Je ne le savais pas non plus, au reste.

En bas la fête avait continué. Dégénéré serait plus juste. La salle de danse, jonchée de cadavres de bouteilles et de leurs assassins, prenait des allures de gargote populeuse sortie d’un roman de Zola. Les chambres étaient envahies de couples éphémères plus ou moins accolés. Les commodités, muées en dégueuloirs, dégorgeaient presque. Tout n’était que dévastation ! La maison entière menaçait de s’écrouler sous le poids du lucre !

Heureusement qu’à cette époque Dieu n’existait pas car il eût fait pleuvoir sur nous le feu de Gomorrhe. Cela dit et hors toute considération religieuse, William jugea que ça allait comme ça ! D’autant que lui aussi avait trouvé à s’occuper. Sans l’aspect éphémère toutefois puisque celle qu’il serrât ce soir-là est toujours sa femme aujourd’hui. Et doucement commença l’évacuation des barriques à bière, des outres à vin, des sacoches, des pochards et de leurs dulcinées respectives. Les sept péchés capitaux, les walkyries, les hordes germaniques, sauf Nadine, allèrent se faire cuire ailleurs et la maison redevint paisible.

Vers cinq heures du matin les survivants, dont à la surprise générale j’étais, se rendirent chez Cécile pour une soupe aux choux matinale. J’avais tenu à m’y rendre afin de montrer ma belle contenance devant l’adversité, même si au fond… la soirée du siècle s’était achevée dans un bouillon d’yeux durs entre une patate et un trognon de chou.

Written by saiphilippe

1 mai 2011 at 10 h 42 min

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Ma Guerre du Golfe ( XI )

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La veille du grand jour William tint concile avec son staff technique dans un restaurant de luxe de la banlieue dijonnaise. Flunch, je crois. Staff dont on se demande encore comment il fit pour se rendre utile tant il s’imbiba de cocktails bière-coca, invention funeste sortie des têtes teutonnes de ma correspondante Nadine et de son amie Daniela. Cette équipée sauvage carbura à l’alcool jusqu’aux quatre du matin lorsque William percuta le dur poteau des réalités : maths et sport l’attendaient aux aurores. Je ne sais pas comment il s’en tira mais le fait est que l’après-midi, lors de la mise en place du dispositif, il me parut frais et dispos. Pendant que nous poussions les meubles et aménagions les buffets, il concentra son énergie sur l’écheveau de câbles et de fils qui pendaient, tentaculaires, de sa table de mixage. Révisa ses gammes de fondus enchainés destinés à tuer les temps morts . Un fléau qui , jadis, avait ruiné bien des fêtes parentales quand il fallait passer d’un riant tube de Piaf à une Sheila pathétique et en couettes. Je ne parle même pas des chaperons, vigies des bonnes mœurs et autres douairières qu’ils enduraient alors et dont on nous feraient grâce car, fichtre ! nous n’étions plus au Moyen-âge . En conséquence de quoi, nous allions vivre une orgie romaine ! Classique.

Si la jeunesse n’a pas beaucoup de tête en revanche elle a de l’estomac, aussi sommeillaient au garage des hectolitres de boisons diverses sur lesquelles régnait en maitre une forte proportion de breuvage au houblon, thème de la soirée. On y trouvait, en sus, alcools forts et sodas dont l’association donnerait, à n’en pas douter, de bien belles gueules de bois. Et de la boustifaille en pagaille condamnée par avance et l’ivresse à finir au fond d’une cuvette comme dégazent les pétroliers. Les convives radinèrent au petit bonheur  : Les allemands avec leurs hôtes, les copains de lycée, les copains des copains, ceux du petit amie de ma sœur. Les miens, Jérôme et Sébastien, étaient là depuis la mise en place. Cécile arriva vers dix-sept heures et se perdit aussitôt en discussions oiseuses, en marivaudages, en plaisanteries variées, avec tout le monde. J’essayai en vain de l’entretenir seul à seule mais elle esquivait. Il y avait comme un froid que je ne m’expliquai pas. Sinon par l’excitation de la soirée qui débutait.

En guise de liminaire, William lança sur les platines l’hymne allemand qui eut le don de flatter, voire de réjouir, les descendants en jeans de la gent bottée et casquée qui nous avait foutu la pile en 1940. Il aurait pu lancer la Marseillaise aussi, histoire de respecter les règles diplomatiques, mais je t’en fiche ! L’on se contenta, de mauvaise grâce pour ma part, d’entonner le fameux ban bourguignon. Fameux de Nevers à Dijon, guère au delà il faut bien le dire. Il s’agit d’un chant à base de « lalala lalalalère » entonné les mains en l’air, au début des banquets, à leurs fins, et chaque fois qu’un imbécile renverse son verre sur la nappe ou sur le décolleté de la voisine. C’est un chant fleurant bon les ceps flétris et les relents de dive amphore coincés dans les dents creuses. Bref, c’est un chant à boire.

Une fois débarrassée du protocole, la soirée prit le pont d’envol. Prudente d’abord dans ses évolutions musicales, pilotée d’une main maitresse par William, elle planait sur les tubes du moment : « i’m free » des Soup Dragon, «  j’ai vu » de Niagara. La piste bruissait de mille pas sur son brun tapis carrelé, les têtes ondulaient en réponse aux rythmes frénétiques ou syncopés comme la forêt s’agite sous les alizés. J’abordai tout ceci d’un œil indifférent ; mon regard ne cherchait que Cécile. Mais ne la détectait pas. Je sentais les basses ondes de la sono battre dans mon estomac, concocter un précipité acide avec la boule d’angoisse qui l’étreignait, en sourdine jusque-là. Je quittai la pièce, pour échapper au martèlement, me retrouvai dans le hall et la vis enfin ! Elle se trouvait à mi-hauteur des escaliers en direction des chambres.

Sébastien, qui nous avait suivi, moi et l’action, me souffle :

« elle a peut-être envie de baiser !? »

«  ça m’étonnerait… j’ai pas pu lui dire un mot depuis qu’elle est là. Je crois qu’elle me fait la gueule… »

Mais, comme pour me contredire, mes jambes me portent à sa suite. Je la rejoins à l’étage, l’attrape par les hanches pour l’enlacer. Enfin ! Ma bouche à son oreille lui susurre l’indécence et la sienne répondit :

«  je vais juste me changer dans la salle de bains du haut… trop de monde en bas. »

D’accord… pas vraiment la réponse que j’attendais.

En bas, la soirée partait en vrilles acrobatiques et tendancieuses. William passait «  Daniela » d’Elmer food beat. Un hommage un tantinet pervers à notre Daniela d’outre-Rhin, les paroles affirmant avec force qu’on pouvait « y aller à trois, y mettre les doigts » et bien d’autres choses encore. Dans un coin, un quidam s’adonnait à un étrange manège : saisissant un verre qu’il couvrait de sa main il en frappait le fond sèchement sur une table basse. Puis passait le verre malmené à quelque main tendue et, ensuite, reprenait sa ronde. Verre, schweppes, téquila, tape ! Téquila-frappée, la boisson à la mode, pour se mettre la tête à l’envers. La mienne l’était déjà. Je cravatai un verre au passage, puis me rendis dans le jardin pour respirer un peu.

Debout, face aux champs, je sirotai ce truc infâme en m’absorbant dans la contemplation des lumières, au loin, du village de Sennecey. La nuit était fraiche, il y avait un peu de vent. Il y avait quelqu’un derrière moi, aussi.

Written by saiphilippe

22 avril 2011 at 14 h 52 min

Ma Guerre du Golfe ( X )

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Soulagé comme au sortir du dentiste, j’en terminai éhontément en lâchant trois ou quatre minables décharges de gros sel à faire se gausser un lapin. J’avais des sueurs froides, une vague envie de vomir et le goût âpre de l’échec plein la bouche , toutes impressions suffisant à vêtir mon mal-être pour une éternité nouvelle, quand, en sus, mes esgourdes furent assaillies des mots que tout homme se doit d’entendre un jour, sauf les sourds et les affabulateurs : « c’est pas grave ». Ça l’était pour moi qui, atteint de banalité crasse, ne me distinguait pas des autres couillus en la matière. Je bafouillai un «  c’est la première fois que ça m’arrive » de bon aloi puisque c’était, même par omission, la pure vérité.

Le lendemain, une sortie au Cap-Vert était prévue avec nos correspondants allemands sous l’égide du corps enseignant. Le Cap-Vert ? Un vaste ensemble nautique de toboggans, de bains à bulles, d’isthmes et de caps en béton maquillé de faïences bleues ou blanches, par originalité, constituait le must des distractions aquatiques du Grand Dijon au début des années 90 avant l’avènement, dès 1995, d’un autre fabuleux aspirateur à pognon : La Toison d’Or, et son complexe balnéothérapique d’un acabit en tous points semblable mais en plus gros. Loin de cette analyse rétrospective nous-nous réjouissions de passer dans l’eau ces heures normalement dévolues aux fonctions logarithmiques ou autre facétie inutile du cycle secondaire. Je barbotais en compagnie de Cécile trouvant dans ses bras et l’eau froide la vigueur qui m’avait manqué la veille. Ah l’eau ! Tel un digne fils, bâtard sur les bords certes, de Poséidon et d’une murène acariâtre je ne suis jamais autant moi que dans les flots, fussent-ils chloré à mort et battus d’écume artificielle. Pour parler clair : parfaitement à l’aise dans cet élément je sentis  mon anatomie pelvienne s’accroitre ! Sans, cependant, que mon volume global changeât. Et si vous ne me croyez pas je vous invite à revoir vos notions sur la dilatation des corps.

Il est fort regrettable que l’instant ne se prêtât point aux chorégraphies sexuelles, rapport à la présence d’une population grouillante d’adolescents rigolards occupés à se pousser les uns les autres, à s’envoyer de grandes giclées de flotte, voire à nager pour les plus sages. Rapport également à quelques marmots en bas âge que le spectacle aurait pu choquer. Rapport, ensuite, aux femmes enceintes venues griller là leur congé maternité en dos crawlé, pour bronzer du ventre sans doute. Rapport, enfin, à la pudeur nouvelle de Cécile, elle qui, si j’en croyais son phantasme avoué, eût été partante pour baiser sur une pierre tombale. En carence de poisson crevé pour faire illusion il me fallut bien admettre que la décision de passer outre nos bas instincts semblait la plus raisonnable. Alors nous restâmes à nous galocher innocemment sous un frais soleil de mi-mars touchant d’efforts pour se peindre printanier.

Jeudi mourant, l’évidence du trépas prochain de cette semaine de rêve se dessinait à l’horizon et quoi de mieux qu’une boum pour souhaiter bon retour à nos invités germains. En attendant la prochaine guerre. William, épris des arts des boules à facettes et des sciences des platines, se chargerait de ces domaines tandis que d’autres, moins qualifiés, s’occuperaient des basses œuvres, alcools et amuse-gueules. Le lieu ne fut pas rude à dénicher car maman allait opportunément passer son week-end chez le père de William : ce serait donc chez moi que se tiendraient les auf wiedersehen le samedi suivant. Je me tins globalement, et avec brio, à l’écart des préparatifs, mais comme je passais pour un fumiste intégral ça ne choqua personne.

Il est de ces moments comme ça. Des moments tout simples qui ne parlent qu’à ceux qui les ont vécus. Qui n’apprennent rien de plus qu’on ne sache déjà, et pourtant, des moments qui vivent pour toujours dans la mémoire des hommes , comme une fraction irréductible, un résumé de l’existence, une croisée des chemins. C’est en cela qu’ils sont universels . Pour moi ce fut cette soirée, encore nommée par ses vétérans, de ce coté-là du Rhin en tous cas, la Boum des Allemands.

Written by saiphilippe

17 avril 2011 at 17 h 02 min

Ma Guerre du Golfe ( IX )

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Les vacances passèrent en coup de vent sans qu’il me fût possible de me faire à l’idée, proprement hallucinante, que j’avais une copine. Alentours, pourtant, ce fait nouveau ne paraissait étonner personne. Pas même Jérôme, remis de sa blessure d’orgueil, qui, néanmoins, prenait un malin plaisir à me mettre la pression à propos des ébats qui m’attendaient. Car Cécile battait des ailes pour les relations volages, pas pour se grimer en oie blanche. C’est du moins la réputation qui lui collait aux plumes comme le mazout aux mouettes. Et dire que je n’avais jamais volé, même pour un vol d’essai, n’était pas pour me rassurer ! Elle devait rentrer le dernier samedi des vacances, m’annonça t-elle par carte postale interposée en me donnant du « mon chou » et affirmant sa volonté de me faire des bisous « tout partout » écrit en gros. Quant à savoir ce que « partout » signifiait… bref.

Elle toqua donc à mon huis un samedi ensoleillée de mi-mars, et après qu’elle eut fait la connaissance de la nombreuse progéniture de ma mère puis de ma mère en personne, monta dans ma chambre. Moi aussi pour autant qu’il m’en souvienne. Et sur mon lit deux places qui ne connaissait que moi nous-nous roulâmes des patins langoureux jusqu’à pas d’heure. Ce fut très innocent en vérité, si l’on excepte une main farfouilleuse qui s’en alla quérir des sensations nouvelles du coté d’un soutien-gorge. Elle y rencontra un sein lourd et plein, onctueux et doux, n’ayant que très peu à voir avec le ballon plein de flotte qu’un pote de colo, naguère, tenait pour un palliatif valable. Car oui, j’avais perdu des années à croire les conneries de bavards pétris de vantardise de toutes les classes, réfectoires, douches et dortoirs, que j’avais eu la mauvaise idée de fréquenter ! Pauvres types dont en cet instant solennel je perçai à jour les mensonges. Pauvre de moi, créature misérable bouffie de complexes exogènes qu’ils m’avaient si bien vendus.

Le lendemain nous arriva de Nuremberg, Nadine, ma correspondante. Elle parlait un français parfait dû en grande partie à son lignage car sa mère était française. J’eus quelques difficultés à concevoir que pareille mésalliance eût pu être contractée au début des seventies, vingt-cinq ans à peine après la guerre, persuadé qu’à l’instar de ma mère toutes les jeunes françaises avaient reçu l’interdiction formelle de se marier à un Frisé . Mais bon, comme je ne pouvais pas décemment la tondre sans nuire aux règles de l’hospitalité, je gardai mes réflexions enfouies. Et puis Nadine m’amusait par sa capacité infinie à s’offusquer d’un rien : Il suffisait de dire « couille » à table pour qu’aussitôt elle s’étouffe. Que je médise des américains tantôt et je passais, illico, pour un suppôt de Saddam. Bien que le Mur de Berlin fut tombé il ne fallait pas, non plus, lui causer des Russes sinon pour les vilipender, ces salopards de communistes. Ce que je ne fis point, poussant le vice jusqu’à lui montrer avec délectation mon album des plus beaux titres des chœurs de l’Armée Rouge. Juste pour l’énerver.

Savoir être taquin avec le Fridolin tout en maintenant l’alliance voulue par De-Gaulle fut ma petite recréation de ces jours-là, mais bientôt d’autres chats vinrent me fouetter. Le mercredi suivant je perdis mon pucelage, à domicile, de la manière la plus catastrophique qui soit . Lamentable de bout en bout, piteux à la nausée, fébrile comme un grand malade, habile comme un manchot trapéziste. Je vous passe les détails. Mais l’essentiel fut fait et le rubis con franchi  je devins un homme, très très loin d’Arcole, si près de Waterloo.

Written by saiphilippe

19 mars 2011 at 14 h 37 min

Ma Guerre du Golfe ( VIII )

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Elle était là qui m’attendait au milieu d’une foule que je ne savais plus. J’eus un sourire, elle en eut un aussi puis ses bras s’ouvrirent et je fus dedans. Puis, comme nimbé dans un brouillard ouaté, je sentis loin là bas vers ma nuque des doigts danser. J’avais confusément chaud. J’avais peut-être froid. Le monde tournait autour de moi illuminé par un astre à facettes multicolores. Où Diable étais-je ? Tout m’était devenu imperceptible, étrange et distant : N’étaient-ce pas à l’autre bout de l’univers mes mains sur des hanches fermes que je m’interdisais de pétrir en dépit d’une furieuse envie boulangère ? N’était-ce pas, à proximité du soleil, cette chaleur intense que je maintenais à distance de peur d’y succomber ? Et le slow s’acheva. J’aperçus en coin Sébastien dont les épaules sursautaient de «  et alors ???? » frénétiques. Il est vrai qu’à part mon escapade spatiale, rien de probant ne s’était passé.

La chaine hi-fi, servie par MC William, se mit à jouer « une femme avec une femme », par dérision sans doute, et baissant la tête je vis la cause de mon trouble qui me regardait. Je me suis entendu lui demander la faveur d’un second slow… voilà que ma bouche parlait toute seule à présent ! Et le cirque reprit, tourbillons insensés, sons et lumières, son corps contre le mien. Et Mécano d’entonner : « Qui arrête les colombes en plein vol ? ». C’était une bonne question. Je reculai encore une fois. Elle me fixait. Toujours. Elle souriait. Encore. Mais peut-être pas pour des lustres non plus. Indécis mon visage entama à peine une esquisse de mouvement qu’il fut happé ! Ma langue aussitôt enrôlé par la sienne se mit au pas de deux à l’unisson sans difficultés aucune, mettant à bas des années de réflexion sur la meilleure façon de rouler des pelles. Quelle découverte ! Tout ça fonctionnait tout seul. Mais Dieu que ça tournait vite ! Trop vite pour mon oreille interne qui me fit perdre l’équilibre. Heureusement, Cécile avait les pieds sur terre.

Après ma foi, après… j’ai le souvenir d’un état proche de l’hébétement béat, celui d’un banc au centre de la nuit quelque part sur le chemin de Sennecey, elle debout moi assis, son visage se découpant sur le clair de la lune. Mais pas d’amis Pierrot. J’ai le souvenir d’un calque d’images fugaces de filles aimées jadis se superposant au sien. Oui, j’ai le souvenir prégnant de ce transfert affectif que mon inconscient se permit d’effectuer au vu et au su de mon conscient sans qu’il n’y pût rien faire. Amoureux d’emblée de la première qui était tombée. Qui m’était tombée dessus.

A demi déçu je reçus la nouvelle, sur ce banc au froid mordant, de son départ prévu pour le lendemain : ma belle s’en allait skier en famille toute une semaine. C’était parfait ! Un laps de temps qui me serait bien utile pour louvoyer mes craintes de puceau refoulé au jour le jour sans aucun espoir de résultat tangible. Comme prendre trois inspirations supplémentaires avant d’être fusillé : ça ne changerait pas grand chose. Plus concrètement je devais aussi préparer la venue, prévue pour la rentrée, d’une correspondante allemande. Ce qui s’annonçait particulièrement futile, certes, mais bienvenu dans les circonstances pour occuper mon esprit ravagé.

Il faut quand même que je vous touche deux mots au sujet de ce jumelage inusité chez un virulent ennemi du Germain comme moi qui ne connaissait de l’allemand pas un traitre mot à l’exception des « Sieg Heil » de sinistre mémoire : Les classes de germanophones distingués du lycée souffraient d’un déficit alarmant de familles d’accueils tant et si bien que la direction dut s’enquérir des éventuelles disponibilités chez les hispanophones dans l’espoir de caser le prochain arrivage de boches.

N’ayant rien nous n’en étions que plus généreux aussi nous avions, de bonne grâce, accédé à la requête dudit établissement.

Written by saiphilippe

12 mars 2011 at 14 h 22 min

Publié dans souvenirs d'en France