"Un Jour En France"

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La lettre Antique ( par Charlène Fuché )

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VI October 821 Ab urbecondita

Mon cher Sylvuis,

Mon médecin Dimitrion est venu me rendre visite ce matin à la villa. Ce fut un long voyage pour lui afin de me rencontrer. Faire le chemin à partirde Rome pour se rendre à la province de Naples, en Campanie, puis rejoindre Pompéi s’est avéré éprouvant.

Disons seulement quecette donnée me permet de penser que c’est l’une des raisons qui justifie tes nombreuses absences.

Être tribun à Rome demande beaucoup d’engagement et d’abnégation. J’ai exercé cette fonction jadis, et nous avons le devoir de nous livrer avec toute notre intégrité à cette majestueuse cité, symbole de notre Empire.

Je t’épargne la description de mon corps d’homme qui avance en âge et s’apprête à mourir.

Ce corps, mon plus fidèle compagnon, mieux connu de moi que de mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui finira par me dévorer.

Je suis en paix. Mais la colère de Vulcain qui s’est abattue sur notre ville n’a fait qu’accentuer les fluctuations de mes humeurs, et ce au détriment des quelques jours qu’il me reste à vivre.

Dimitrion est un savant d’une grande sagesse. Mais nul ne peut dépasser les limites prescrites par les Parques.

Je suffoque, et mes poumons ne pourront plus m’apporter d’oxygène, l’éther de la vie…

J’oscille malgré moi entre l’espérance et la peur. Je pries simplement les Dieux pour avoir suffisamment de répit pour que cette lettre puisse être dépositaire de ce jour maudit.

Je compte sur ta compassion et sur l’affection qui nous lient pour que tu puisses la transmettre aux générations qui suivront.

La mémoire disparaît et meurt elle aussi, mais les écrits restent et demeurent immortels. Je ne souhaiterais pas que ce dernier devienne un palimpseste ranci rongé par l’oubli.

Actuellement,l’automne a remplacé l’été. Je déguste avec une exquise délicatesse les noix, les figues, et le vin fraîchement pressé que mon esclave m’a apporté. Les braseros sont allumés et leur douce chaleur m’enveloppe avec volupté.

Ce feu si apaisant, si lumineux et purificateur… Je ne pensais plus pouvoir en admirer la beauté. Être admiratif de ces flammes arborescentes rouges et dorées, qui dansent pour signifier la renaissance prochaine de la nature et de la vie.

Ces charmantes créatures qui, il y a deux mois, furent titanesques, cruelles et sans pitié,laissant un paysage de brandons, de poussières et de suie.

J’ai hélas connu à deux reprises l’ombre de cette lumière, le froid de cette chaleur, la destruction de cette fonction réparatrice.

Le feu nous fut offert par Prométhée. Un cadeau à double visage, qui me persuade que lapunition qui lui a été infligé est amplement méritée. Combien de foies, combien d’hommes, de femmes et d’enfants moururent à cause delui? Je ne les compte plus. Ce sont des disparus, reposant je l’espère sur la terre bienfaisante des Champs Élysées.

Je me remémore, à l’aube de mon passage sur le Styx, de la première manifestation maléfique de ce feu soit disant sacré. Tu étais si jeune à l’époque, que tu ne dois pas t’en souvenir outre mesure.

Le IX Quintidis 836 Aburbe condita, alors que j’exerçais ma fonction sous le règne de notre auguste Empereur Néron, un incendie se déclencha brusquement,ravageant et détruisant la cité sous un déluge de flammes immenses et incontrôlables.

Dans un premier temps, la présence de cet ennemi impersonnel presque abstrait produisit chez moi une exaltation indescriptible. Sa puissance, son aura éblouissante voire hypnotique cachait à ma vue le désastre qu’il produisait. Rapidement, il consuma les merveilles de notre inestimable capitale.

Cette invasion sauvage ne pouvait être selon moi qu’une punition commanditée par nos Dieux jaloux que nous, simples mortels, ayons pût asseoir notre souveraineté sur un Empire aussi étendu que le leur.

Par la suite, mon jugement mystique fut remplacé par une vision et un jugement plus rationnel. La magie était devenue un cauchemar, qui plus est explicable. Les insulaes, étant constituées majoritairement de bois, accentuèrent ce souffle brûlant comme autant de feux grégeois qui se déversèrent dans toutes les rues.

Puis ce furent les cris de panique et de peur de la populace prisonnière qui parvinrent jusqu’à mon ouïe. La mort avait adopté les traits de sillons flamboyants, réduisant en cendres les monuments, les habitations et les êtres vivants.

Le lendemain, Rome était devenue le Tartare où les âmes suppliciées agonisaient en silence.Et ce n’est pas Cerbère qui allait les délivrer. Chacune se présentait tour à tour devant le tribunal de Manos, Eaque etRadamanthe. Je me surpris même à invoquer Hypnos, afin de le supplier d’endormir les souvenirs de ceux qui périrent et de ceux qui survécurent.

Les miens restent gravés comme dans du marbre.

Je n’ai jamais réellement su quelle était la part de responsabilité de notre Empereur. La majorité le désignait coupable. D’autres ont accusé les Chrétiens.Toujours est-il que cette vengeance entraîna par la suite d’autres crimes et bains de sang. En effet, Néron incomba cette catastrophe aux adeptes de la nouvelle religion. Après cette déclaration officielle, les crucifixions et les bûchers se multiplièrent. Je ressens encore après toutes ces années, l’odeur infecte de leur chair brûlée.

Sylvuis, comment nos citoyens romains, réputés pour être les esprits les plus élevés du monde ont-ils pu sévir aussi médiocrement que des Barbares?

J’ai confessé mon incrédulité à mon ami philosophe Sénèque, le précepteur de l’Empereur. Notre constat fut malheureusement le même : Nous vivions un règne de décadence et ses mœurs ne convenait plus à ma conception de l’esprit romain.

Je pris la décision de quitter Rome pour venir m’installer à Pompéi. La ville était prospère, la nature y était abondante et luxuriante au pied du Vésuve, et sa réputation m’insufflait qu’il y faisait bon vivre.

Ce changement, bien que souhaité et nécessaire, engendra la cause de notre première rupture. Je partis le cœur en feu mais avec une conscience apaisée.

La maladie commença à m’envahir progressivement. Je n’y prêtai guère attention,persuadé que Dimitrion saurait me soigner et me soulager, ce qu’il fît par ailleurs avec dévouement et efficacité.

C’est une certitude de savoir que nous sommes condamnés à mourir. Mais c’est plus difficile de l’accepter. La pulsion de vie qui nous anime a tendance à nous leurrer et nous faire croire le contraire, jusqu’à ce que nous atteignions la dernière limite du possible. J’ai été dupé par cette croyance, malgré les nombreuses mises en garde de mes confrères.

Malheureusement,malgré mon trépas qui s’approche, j’ai revécu pour la seconde fois la douleur engendrée par les feux de la mort. J’aurais préféré ne pas y assister. Les Dieux en ont voulu autrement. Je n’ai pu qu’assister à cette tragédie, impuissant.

Le XXVII SextilisAb urbe condita, un nuage d’une taille immense sortit du cratère du volcan.

Tel un arbre gigantesque,il s’élargit dans les airs en de multiples rameaux, atteignant directement les villes les plus proches de la mienne. Herculanum, et Stabies ont disparu rapidement, enveloppées par un brouillard noir incendiaire.

Puis l’explosion,accompagnée de son cortège de secousses telluriques. D’énormes masses se projetèrent de façon foudroyante, décimant le paysage.La majorité des habitants moururent asphyxiés par des nuées ardentes ou écrasés par des scories volcaniques et des matériaux éruptifs.

La chaleur produite était insoutenable. Ta mère, Antonia, m’aida à descendre dans notre cave.Ce sacrifice causa sa perte. Nimbée d’un amas de poussière incandescente, elle prit l’apparence d’une statue telle que la mor tl’avait saisie.

Je continuais d’observer,à travers ce rideau de larmes qui me coulait des yeux, ce funeste théâtre.

Les coulées de lave apparurent après l’ouverture de la bouche de ce démon de pierre.Elles ruisselaient, épaisses, aussi colorées que le rouge du sang versé et aussi brillantes que l’or fondu. Elles coulèrent dans toutes les ruelles, injectant le feu à tout ce qui pouvait les nourrir. J’ai cru moi même trépasser sous les écroulements des murs de notre habitat.

Malgré ces conditions désastreuses, certains réussir à fuir. Je fus, quant à moi, l’un des rares rescapés à être resté sur place, contemplant cette peinture morte d’un tapis de suie là où, hier encore, trônait Pompéi.

Elle n’existe plus désormais, si ce n’est dans mon esprit.

Mais cela n’est rien en regard, mon cher fils, de ce feu qui me dévore de l’intérieur: ton absence.

Viens me voir. Une dernière fois.

Ton père,Lucius Marcus.

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Written by saiphilippe

5 janvier 2015 à 12 h 37 min

Publié dans Non classé

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