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Ma Guerre du Golfe ( VI )

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Le temps était au clair et les deux fenêtres de la pièce lui faisait beau accueil, quatorze heures clignotaient sur mon radio-réveil tandis que la télé grésillait tranquillement dans son coin près de la porte. Sur le vaste bureau de métal gris administratif, campé comme un autel entre les deux fenêtres, mon CPC 464 chéri chargeait un jeu. Un laborieux quart d’heure d’attente en perspective. Je me jetai alors sur le lit pour savourer les premières bouffées « chesterfield » d’un nouveau week-end de glandouille aux petits oignons quand arriva Sébastien inopinément. Je me levai pour le saluer et tout de suite je perçus, tapie derrière les foyers de ses lunettes, une irritante flamme d’espièglerie : Ce saligaud savait une chose que j’ignorais et il allait en tirer une jouissance sadique !

 

Ah non, mon cochon ! Après lui avoir rendu son bonjour je me retournai avec une nonchalance feinte et m’apprêtai à m’assoir face à l’ordinateur, bien décidé à n’affecter aux dires futurs de mon ami qu’une portion congrue de mon cerveau, l’autre étant par avance réservée à la gestion d’un Empire Romain tout en pixels. Je n’en eus pas le loisir car avant que mon auguste derrière ne se fut enchristé sur le siège impérial il déclara sur le ton de la conversation : «  t’as tapé dans l’œil d’une copine ».

 

J’en fus tout interdit. Je lui jetai un œil torve et interrogateur tout à la fois à la mode : «  ne te foutrais-tu pas de ma gueule par hasard ? ». Mais non, à l’évidence il était sérieux, sa mine confiante et dépourvue du moindre sarcasme. Il était juste content pour moi. Et moi incrédule. Il ne pouvait pas savoir, le bougre, il ne pouvait savoir car je lui avais menti : J’étais aussi vierge que lui. Et ce qu’il m’annonçait comme une bonne nouvelle à peine pittoresque mais pleine de promesses me terrifiait. Et je ne voulus pas y croire.

 

Je n’y avais jamais cru. Depuis la nuit des temps les filles m’étaient étrangères, je ne savais que les aimer en silence. Je ne savais être qu’un amoureux transi. Je portai le fardeau de la duplicité féminine depuis mes cinq ans où dans la cour de la maternelle Cathy avait joué à la corde avec un autre que moi. Je portai le faix des amours platoniques et impossibles car, au collège, dans les yeux de Laurence je n’avais jamais brillé. Tatoué à jamais du sceau de la stupidité j’avais laissé Lucile, par un bel après-midi de seconde, triturer ma ceinture en me demandant sincèrement ce qu’elle pouvait bien lui trouver. Je n’imaginai tout bonnement pas que je pusse plaire à une fille. C’était impossible, aussi intangible qu’un commandement divin gravé dans le marbre : tu n’assouviras tes instincts que sur des filles en papier glacé, et, éventuellement, une fois la maisonnée endormie, devant les échancrures minablement salaces des poitrines dominicales et pseudo-érotiques de M6. Amen.

 

Pourtant Sébastien était catégorique. Une de ses copines avait flashé sur moi. Enfin sur mon cul s’il fallait en croire l’individu. Presque en colère, je l’assommai de questions : «  qui c’est celle-là ? », «  mais d’où elle sort ? », «  elle est mignonne au moins ? », «  elle est folle non ? ». J’entrecoupai aussi mes questions de dénégations frénétiques : «  Mais vous-vous méprenez certainement mon cher ! » , «  mais voyons… », «  c’est cela oui ! », «  et mon cul c’est du poulet ? ». Apparemment oui, elle aimait le poulet.

 

Il me fallut bien admettre l’horrible vérité. L’horrible possibilité que toute ces extravagances soient vraies, me récriai-je intérieurement, histoire de flanquer mon mur de certitudes d’échafaudages sécurisants.

 

«  Écoute » finit-il par dire, «  je vais faire une fête chez moi, comme ça tu pourras te rendre compte par toi-même… »

 

  • « Et sous quel prétexte je vous prie ? ». Répliqué-je, outré qu’il puisse donner une boum dont le seul but avoué soit de m’accoler avec cette fille. Enchanté qu’il soit prêt justement à aller jusque là. J’étais fichu !
  • Bah, ça faisait longtemps que je voulais en faire une de toutes manières. Dans quinze jours c’est les vacances. Le 2 mars. On a qu’à dire qu’on fête la Saint-Charles-Le-Bon.
  • Ça existe ça ?
  • On s’en fout !

 

Bon.

 

Puis l’oiseau de mauvaise augure s’en retourna en battant l’air des ses grands bras. Dans le lointain la plaine se couvrait de nuages pluvieux et de corbeaux ivres de sang noir séché on ne sait trop comment avec cette humidité collante et jamais de mémoire d’homme on ne vit un ordinateur me foutre une telle déculottée. L’Empire Romain avait vécu.

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Written by saiphilippe

8 mars 2011 à 15 h 07 min

Publié dans souvenirs d'en France

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16 Réponses

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  1. Arrrf quelle plume mes amis !!!
    Mais quel est le rapport avec la guerre du Golf ? 😉

    • faut tout lire depuis le début J.B, mais je veux bien vous éclairer : ça se passe en 91, au moment de l’invasion du Koweit. La guerre apparait en filigrane et, puisqu’il faut tout vous dire, je ne dirai rien parce que ce serait révéler le sel de mon être avant l’heure. Et accessoirement avant la fin de cette nouvelle autobiographique 😉

      saiphilippe

      8 mars 2011 at 15 h 27 min

  2. Chouette ! Encore !!!! 😆

    Dom Dom

    8 mars 2011 at 15 h 33 min

  3. « t’as tapé dans l’œil d’une copine ».

    en cette journée de la femme, t’as pas hésité à taper sur une nana, à lui en mettre une, a lui coller un oeil au beurre noir (non, non, je n’ai pas écris au beur noir…) . hé bien bravo pour ton courage !
    😉

    bref,
    merci pour la lecture
    même si j’avoue que je deviens tellement exigeant au regard de ton talent d’écriture que je n’ai pas autant accroché que je l’aurais souhaité… je m’en vais prendre du temps avant de relire, histoire de voir si les ondes deviennent plus sympathiques à l’égard de ton texte pourtant très bien écrit et très intéressant pour de vulgaires voyeurs impatients comme nous…
    @+

    Loofy

    8 mars 2011 at 15 h 44 min

    • j’ai moins recherché la formule qui cogne il est vrai, me concentrant plutôt sur le récit. Et je ne suis pas le plus à l’aise avec les dialogues, même quand ils sont authentiques ( ou presque : je ne me souviens quand même pas au mot près ce qui a été dit ce jour-là )

      saiphilippe

      8 mars 2011 at 16 h 05 min

      • ne cherche pas à faire du dialogue pour du dialogue , si les mots ne viennent pas d’eux-même , c’est peut -être qu’ils ne sont pas indispensables à ton récit ?
        De toutes façons , difficile dans une histoire de son passé , de se rappeler les mots exacts qui ont pû être prononcés .
        Sauf s’ils ont été particulièrement marquants .

        jojo

        9 mars 2011 at 11 h 01 min

    • si je puis me permettre ?..Loofy. c’est dommage de rechercher le talent d’écriture au lieu de simplement se laisser porter par ce récit si vivant .
      La preuve , c’est que tu te sens déçu …
      Je dis ça , sans agressivité aucune , hein 😉

      jojo

      9 mars 2011 at 10 h 58 min

  4. Il a raison JBM… de la branche à la plume… ou la plume a de la branche… si avoir de la branche se dit encore…

    • je ne crois pas non. On dit « être perché » mais ça veut dire « cinglé ».
      Et moi je suis perché sur ma branche.

      saiphilippe

      8 mars 2011 at 18 h 39 min

      • merci
        j’ai enfin compris pourquoi les gens « branchés » sont tous « perchés »…. c’était pourtant évident… 😉

        LOOFY

        8 mars 2011 at 18 h 44 min

  5. Phil, tu m’as donné la nostalgie avec ton récit et le coup de soleil de Cocciante.

    caicara1855

    8 mars 2011 at 20 h 37 min

  6. Emouvant, ce récit! Avec l’humour (subtil) qui vient l’agrémenter. Curieusement, à te lire Philippe, j’ai l’impression que ce temps est lointain, pour toi également. S’il n’y avait le titre, j’aurais situé tout ceci dans les seventies. Les photos qui s’y rapportent rappellent au contraire que c’est bien plus récent. Quoique! Vingt ans pratiquement. Et là, on se dit:

    Que le temps passe vite …

  7. pourquoi rien ne m’étonnes quand je te lis … dans cette histoire du Golfe ?… comme si je connaissais le fond de ton coeur . Derrière ton humour caustique et tes romans noirs , il y a longtemps que je vois ce jeune homme timide et déçu par les filles …
    Mais je suis une vieille romantique ,alors …..

    jojo

    9 mars 2011 at 10 h 52 min

    • hé oh ! t’as vu comme tu m’agresses toi ! fais gaffe hein ! sinon je me lèves… tu me vois de profil là… si je le veux je t’écrase avec mon p’tit doigt moi !!!
      si tu veux la guerre (du golfe) tu l’auras !!! 😉


      en fait c’est une feinte pour faire croire à Phil qu’il est nul et qu’il faut qu’il bosse un peu plus encore… ca ne lui fera pas de mal (et à nous non plus…)… avec un peu de chance il écrira encore plus… hé hé…
      (je te rappelle que c’est annoncé sur mon profil de blog : Loofy = subversion, manipulation et provocation en + de fanfaronnade et de jactance 😉 )

      LOOFY

      9 mars 2011 at 11 h 02 min

      • je ne suis pas allée voir ton profil Loofy, et comme y a des gens qui se sentent agressés au moindre mot , je prends des gants 😉
        mais je vois que tu n’es pas à classer dans le tiroir des paranos alors c’est cool 🙂

        mamijodekymael

        9 mars 2011 at 20 h 38 min


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