"Un Jour En France"

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Ma Guerre du Golfe ( XIV)

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Elle me reçut sur le pas de la porte et m’annonça tout de go que demain elle partait chez sa grand-mère, dans la cambrousse. A Bèse, ça ne s’invente pas. Et moi qui me faisait une joie gardai sous cape ma déception. Du bout de ses lèvres j’obtins de l’accompagner à la gare, histoire de passer près d’elle quelques instants. Dieu que la semaine serait longue ! mais il nous en resterait une avant la rentrée, aussi fis-je contre mauvaise fortune bon cœur.

Sur le quai résonnant de mille pas impatients je l’embrassais tandis qu’elle regardait derrière mon épaule. Elle était déjà loin. Le chef siffla, les essieux crissèrent, les portes firent « pchiiiiiiit » et ce fut tout. Nous n’avions plus le téléphone à la maison. Un impayé me faisant une fois de plus l’obligé de Sébastien chez qui elle appelait pour de maigres nouvelles ou les banalités convenues des amours adolescentes : «  J’te manque ? » «  Oui tu m’manques. » «  Alors on se manque ? ». Ben manquons-nous alors. Je ne me départais pas de cette sensation de vide. Tout cela sonnait aussi faux qu’un opéra rock sur Mozart.

Cette semaine-là mes sangs tournèrent en rond plus encore qu’à l’habitude, mais, malgré tout, le temps qui fait bien les choses passa. Et les journées monolithiques d’ennui et d’angoisse remplies de ces secondes qui s’habillaient en heures me paraissent, à vingt ans de distance, devenues bien friables. Ainsi va et Cécile revint un midi où le soleil brillait.

Son pas de porte m’accueillit avec l’aménité glaciale de deux montants de guillotine ; Cécile était gênée, la lunette se refermait sur un cou innocent. Mais sa langue couperet n’en trancha pas moins : « il faut que je te parle. »

Couic.

Afin de sursoir à cette exécution injuste puisque je n’avais rien fait j’arguai du fait qu’un voisin donnait le soir même une fête -encore une- et combien plus sympathique serait notre petite conversation à la chaleur des lampions une bière à la main. Elle acquiesça.

La vérité est que je refusais l’évidence : Pour une raison que j’ignorais c’était fini. J’étais trop pétri de logique pour comprendre que les sentiments n’en avaient aucune. Aussi me promis-je des trésors de tendresse à déployer, croyant que cela suffirait à modifier le résultat couru d’avance de cette équation de dernier degré.

Assis sur cet escalier en tous points semblable à celui qui trainait ses planches chez moi, puisque rappelons-le toutes les maisons du quartier répondait au même plan, j’écoutais Cécile me narrer sa semaine sanglante. J’écoutais les mots vomis en douceur de sa bouche, ceux d’une triple trahison, trois types qu’elle m’avouait s’être tapés dans son bled pourri – que le feu sacré s’abatte sur lui, que le sel soit répandu afin que plus rien n’y pousse!-. Elle m’annonçait ça d’une petite voix soufflée et monocorde, une sorte d’inventaire de fond de boutique. Trois types bon Dieu ! Ébloui de connerie je m’entendis la pardonner. Mais au fond de ma boutique à moi, dans ce grenier vide où se balançait une araignée au plafond , dans ce fatras de panzers « solido », de petits soldats plastiques au 1/72ème, entre « Germinal » et « Dune », un catéchiste incongru psalmodiait : «  avant le chant du coq, tu m’auras trahi trois fois ! »

Voilà que je me prenais pour le Christ.

Elle n’était pas de pierre mais c’est elle qui avait raison :Ce n’était plus possible. Et je savais que ce pardon que j’accordais du bout du cœur serait irrémédiablement rejeté, tôt ou tard, par un esprit peu enclin aux passions sinon celle des rancunes tenaces. J’ai trop bonne mémoire pour pencher à l’oubli. Trop d’orgueil pour admettre qu’il y ait des choses hors de mon contrôle. Tellement d’orgueil que oui, en cet instant, j’étais le Christ en Croix. Cette salope de Marie-Madeleine m’avait trahi, comme cet enfoiré de Pierre, comme Judas. Comme tous les salauds qui peuplent la Terre et qui n’étaient pas moi.

Les années qui suivirent furent difficiles. La situation financière de la famille atteignit des gouffres abyssaux. Nous fumes vidés de la maison comme des malpropres, logés en urgence par les services sociaux de la mairie. Nous alternions les périodes de disette avec celles des colis alimentaires de la C.E.E. Et finalement nous nous retrouvâmes à six dans une HLM de soixante mètres carrés. La petite sœur dormait dans le débarras agencé en chambre. Les petits frères dormaient à deux dans la même pièce, ma mère dans la salle à manger. Ma sœur et moi faisions figure de privilégiés avec notre chambre individuelle.

Je ne perdis pas mes amis pour autant, notre nouveau logement n’étant qu’à quelques encablures du quartier des félicitées perdues. Je croisais Cécile régulièrement parce que nous étions du même cercle. J’affectais de ne montrer ni dépit ni rancœur en sa présence, mais chaque fois qu’une crasse lui arrivait je ne pouvais me retenir de penser qu’elle l’avait bien cherché.

Non, il n’existait pas de Salut en dehors de moi. Je n’étais plus le Christ, mais encore un roi thaumaturge.

J’avais bien profité de la guerre mais la paix, elle, était terrible.

FIN

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Written by saiphilippe

9 septembre 2011 à 13 h 24 min

Publié dans souvenirs d'en France

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11 Réponses

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  1. C’était bien, vivement le « retour de la vengeance » …

    sébastien

    9 septembre 2011 at 14 h 02 min

  2. j’aime beaucoup ce « j’ai trop bonne mémoire pour pencher à l’oubli »
    alors, penche-toi, pensè-je!

    Sylvie...

    9 septembre 2011 at 15 h 42 min

  3. J’ai bien ri Phil. Les Marie-Madelaine sont des salopes, je confirme.

    caicara1855

    9 septembre 2011 at 19 h 40 min

  4. la trahison , ça ne se pardonne pas . C’est étrange de découvrir le côté mâle de ce genre d’histoire …
    J’ai rien de ta Cécile et j’me met bien dans la peau du phil-ado …
    je n’ai pas ri ; je suis attendrie .
    … et ça valait la peine d’attendre ;o)
    bises

    mamijodekymael

    9 septembre 2011 at 20 h 04 min

  5. comme dirait notre amis Gogol 1er
    « toutes de putes, toutes des putes, sauf ma mère et ma soeur… »


    merci de tes écrits phil
    c’est si… le… c’est si beau le… c’est… ce fut, ca a été…. c’est l’été et Gym à Gine
    😉

    LOOFY

    10 septembre 2011 at 6 h 18 min

  6. Très belle prose mâtinée d’humour, comme d’hab. Ce serait bien tout de même si tu pouvais poursuivre ta relecture du passé… enfin, moi, je crois…

    Morgan Riet

    11 septembre 2011 at 11 h 39 min

  7. Moi non plus je n’ai pas rit, malgré ta façon de vouloir faire passer les choses « en dérision » derrière il y a les mots …j’aime te connaitre un peu plus ! dans tes écrits, celà me donne encore plus envie de t’appeler affectueusement comme je le fais souvent, tout le temps mm : « mon Philou » …
    Bises NiNne

    NiNne

    26 septembre 2011 at 10 h 35 min

  8. J’ai autant aimé le fin que tout le reste !
    Phil les hommes restent-ils les mêmes au fond d’eux quand ils deviennent adultes ?
    Bise.

    Dom Dom

    1 octobre 2011 at 12 h 41 min

  9. une belle histoire au goût d’inachevé…..mais n’est-ce pas un avant goût de ce que nos vies devinrent ? chaque histoire pourrait se réecrire de tant de manières….

    mimi pinson

    6 octobre 2011 at 7 h 32 min


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