"Un Jour En France"

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Ma Guerre du Golfe ( XII )

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De ce frémissement de l’air comme craché de la nuit je n’ignorais rien. C’était l’annonce d’un déchirement prochain qui, en la circonstance avait revêtu l’apparence de Sébastien. Je me tournai d’un quart et demandai, déjà certain  :

«  c’est fini, c’est ça ? »

il y eut un temps, mort lui aussi, juste de quoi conforter ma certitude quand , soudain, Sébastien ne me surprit pas :

« oui » dit-il sobrement, affichant, à l’aide d’une mine défaite, son embarras et sa compassion sincère.

J’acquiesçai d’un signe de tête, lèvres pincées. Stoïque un instant, un arrière goût de sang sur la langue. Mais une bête malsaine cavalait en moi, lacerait mes entrailles en hurlant. Sous l’influx du souffre en fusion qui brûlait mes veines je m’emparai d’un gros pavé, un de ceux qui servent aux allées de jardin, et le jetai aussi loin que ma rage le pouvait. Puis la colère affranchissant les distances me propulsa comme un missile du jardin à ma chambre. Je ne vis personne, des ombres tout au plus. Je perçus quelques bribes de mots, mais c’était au-delà du monde connu. Une fois en haut, je me mis à tourner en rond, soufflant comme une forge démente. J’écumai littéralement. Puis, au cœur du brouillard, je repris conscience. Sébastien était près de moi, Jérôme en retrait et plus loin encore dans l’encoignure de la porte… Cécile. Je lui jetai d’un seul regard deux ou trois dards venimeux qui la figèrent sur place, après quoi, pour secouer cette chair molle, je gueulai :

«  Fous le camp ! »

Jérôme l’entraina hors de ma vue en lui disant : « allez viens…c’est pas l’moment. » coupant court aux aménités qui pulsaient derrière ma luette comme la foule aux barrières à un concert de hard-rock. J’avais les poings serrés, la gorge nouée et le corps tremblant d’une fièvre inextinguible. Le monde s’écroulait ; un peu trop souvent ces derniers temps.

Une fois lassé l’orgueil la peine prit le relai et me lourda sur le lit où je restai prostré, assailli de « pourquoi ». Avais-je été à ce point pitoyable ? Qu’avais-je fait qui pût justifier cette sanction ? Dans mon univers régi par la logique je ne pouvais concevoir une conséquence orpheline de cause. Il fallait qu’il y en eût une !

L’on vint à mon chevet de grand malade, qui par sollicitude, qui en touriste passant par hasard, s’enquérir de mon état : « Fais pas de conneries ! », «  une de perdue… », «  ça va passer… » et autres bonnes paroles distillées dans l’alambic des phrases creuses. Je les bus tout de même. Plus tard, revenu au calme bien que triste comme une pierre grise d’église en ruine, je demandai à voir Cécile. Sébastien, qui ne m’avait pas lâché d’une semelle  me demanda :

« T’es sûr ? »

« Oui. »

J’étais couché, elle s’agenouilla pour se mettre à hauteur. Elle écrasa la larme solitaire qui coulait sur ma joue, m’assura qu’elle seule était en cause. Émue, elle n’avait pas l’habitude qu’on pleure pour elle. Elle ne savait pas que je pleurais sur moi. Je ne le savais pas non plus, au reste.

En bas la fête avait continué. Dégénéré serait plus juste. La salle de danse, jonchée de cadavres de bouteilles et de leurs assassins, prenait des allures de gargote populeuse sortie d’un roman de Zola. Les chambres étaient envahies de couples éphémères plus ou moins accolés. Les commodités, muées en dégueuloirs, dégorgeaient presque. Tout n’était que dévastation ! La maison entière menaçait de s’écrouler sous le poids du lucre !

Heureusement qu’à cette époque Dieu n’existait pas car il eût fait pleuvoir sur nous le feu de Gomorrhe. Cela dit et hors toute considération religieuse, William jugea que ça allait comme ça ! D’autant que lui aussi avait trouvé à s’occuper. Sans l’aspect éphémère toutefois puisque celle qu’il serrât ce soir-là est toujours sa femme aujourd’hui. Et doucement commença l’évacuation des barriques à bière, des outres à vin, des sacoches, des pochards et de leurs dulcinées respectives. Les sept péchés capitaux, les walkyries, les hordes germaniques, sauf Nadine, allèrent se faire cuire ailleurs et la maison redevint paisible.

Vers cinq heures du matin les survivants, dont à la surprise générale j’étais, se rendirent chez Cécile pour une soupe aux choux matinale. J’avais tenu à m’y rendre afin de montrer ma belle contenance devant l’adversité, même si au fond… la soirée du siècle s’était achevée dans un bouillon d’yeux durs entre une patate et un trognon de chou.

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Written by saiphilippe

1 mai 2011 à 10 h 42 min

Publié dans souvenirs d'en France

13 Réponses

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  1. j’aime la chute… c’est « chou »

    sylvie

    1 mai 2011 at 10 h 53 min

  2. Ohhhhhhhhhhhhh ….je trouve ce billet trés triste Philou !

    NiNne

    1 mai 2011 at 12 h 19 min

  3. Un moment tu m’as fait peur, je croyais que tu allais faire un carnage.
    Les chagrins d’amour semblent plus dévastateurs à l’adolescence, mais il n’en est rien. Même des années après, on s’aperçoit que les blessures narcissiques ne sont pas cicatrisées.

    caicara1855

    1 mai 2011 at 15 h 07 min

  4. soupe aux choux chez vous ? à Paris , c’était soupe à l’oignon … guère mieux
    je n’ai jamais participé à ce genre de fête, ce qui m’aura évité la défaite qui suit on dirait ….
    Je n’ai jamais aimé boire et à la lecture de tes mésaventures, je m’en réjoui
    bien sûr je n’ai pas vu que l’ivresse due à l’alcool dans ton récit… je lis avec attention , amusement, empathie.
    bises Phil

    mamijodekymael

    1 mai 2011 at 21 h 16 min

    • je crois bien que c’était de l’oignon aussi, tout bien réfléchi. Mais coup ça ruinerait ma dernière phrase et comme je l’aime bien on va persister dans le choix du chou

      saiphilippe

      1 mai 2011 at 21 h 56 min

  5. Oui c’est triste (mm si il y a une suite comme tu le stipules, but…, cela reste très poétique), j’essaierai d’agrémenter un peu plus, un peu plus tard, (jmettrais un petit copier/coller plagiat d’hab.;). Bon sinon rapport aux goûts, choux ou oignons j’m les deux bouillons ardent, YES SIR brûlant oh capitaine mon capitaine ! Manière, pour la couleur c’est habile et et et, je dois y aller 59 jsuis déjà en retard… Jme souhaite un bon courage à tous. Biz

    klima47

    2 mai 2011 at 4 h 59 min

  6. les chagrins d’amours ont ceci d’agréable , c’est qu’ils sont solubles dans la bière comme dans la soupe à l’oignon , fut-elle au chou !

    mimi pinson

    2 mai 2011 at 6 h 54 min

  7. Tu me réconciles avec ma première fois.
    Les chagrins d’amour, surtout le premier, on en parle jamais facilement.
    C’est comme si on trahissait une partie de nous.

    kairosf

    2 mai 2011 at 16 h 14 min

  8. bon, je n’ai pas tout suivi, infidèle que je suis en lecture, mais je suppose qu’un chagrin d’amour vaut bien une guerre dans les Pays-Bas… alors pourquoi pas dans le Golfe… d’ailleurs, l’actualité nous renvoyant dans ces régions où l’on ne peut ps dire que l’eau rie (hum, tirée par les cheveux, celle-ci)… bref, tout ça pour te souhaiter une bonne fête aujourd’hui, cher homonyme (pour ma part, je ne suis pas sous le patronage direct de l’apôtre, mais du gentil exalté du XVI° siècle, le florentin Filippo Neri)
    @+

    necjugiter

    3 mai 2011 at 6 h 09 min

  9. une suite sans fin ni loi
    mais une suite avec foi, et aloi…
    😉

    LOOFY

    4 mai 2011 at 12 h 15 min

  10. Tout ça nous forge une philosophie, un constat qui reste le même jusqu’au bout, un certain recul sur un éventuel « avenir » , etc. Je te livre mon tout ds le désordre.
    C’est la vie, quoi !

    Dom Dom

    7 mai 2011 at 11 h 05 min


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