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Grande-Burne ( Genèse )

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Préambule : Grande-Burne est un personnage créé par François Cavana à l’origine. Il apparut dans «  Et le singe devint con », dans un unique chapitre. Pour une raison qu’un psychiatre expliquerait mieux que moi, le personnage m’a séduit et j’en fis le héros d’une épopée burlesque se voulant ironique voire satirique. J’espère y être parvenu. Quoiqu’il en soit j’ai décidé de retravailler tous ces textes et de les publier à nouveau. Dans ce premier opus, on trouvera également un hommage à Lecureux et Chéret, créateurs de « Rahan ». Il y a aussi Émile Louis, mais là ce n’est pas un hommage ! Bonne lecture.

La femme,  perdue dans l’océan sylvestre et boréal,  errait en quête de quelques baies afin de sustenter la faim prégnante qui lui triturait l’estomac. Depuis le matin , sordide et taché de gris, elle était en effet en proie à de vives douleurs abdominales. Son esprit rustre en avait déduit un besoin alimentaire quelconque bien qu’elle ait ingurgité la veille trois bons kilos de viande faisandée, ramassés à même le sol où des charognards , plus futés qu’elle, les avait laissés, ayant perçu les humeurs malignes contenues dans la carne: Un cocktail de bactéries tout à fait létales pour peu que vous preniez le risque de simplement les titiller. Bref,  il y avait maintes raisons, autres que l’inanition, pouvant expliciter son malaise.  Sans compter,  accessoirement, qu’elle était sur le point d’accoucher.
Mais de tout ceci elle ne savait rien, atteinte d’une stupidité congénitale lui interdisant toute pensée supérieure à la conception de taches simples, comme par exemple se torcher le derrière avec des fougères, chose commune à l’époque. Une fois, pourtant, elle avait bien tenté d’innover en se nettoyant soigneusement le séant à l’aide de branches d’acacia; méprise dont elle garda longtemps le souvenir piquant et les fesses esquintées. Ce qui, Dieu merci, ne portât guère ombrage à son physique oscillant entre l’horreur décatie et l’abomination putride. Une femelle d’un mètre-cinquante à la peau  grumeleuse de gale, aux touffes de poils semés au petit malheur et en dépit du bon sens, au  nez bouffi d’une morve abondante et verdâtre, et à la matrice pendant sur des genoux, cagneux bien évidemment. Son sourire avait un air de piège à loup serti de chicots et son regard n’était pas sans évoquer les plus belles émotions d’une truite morte. Qu’elle eut pu tomber enceinte dans ces conditions dantesques représentait déjà un miracle en soi, dont Dieu ignorait tout puisque , une fois de plus, il regardait ailleurs à ce moment là.
La chose s’était déroulée neuf mois avant alors que Bléno – tel était son prénom, n’y voyez pas malice – tétait goulûment de la sève d’hévéa… aux dires de l’hévéa en tous cas. Bien sûr Bléno avait trouvé bizarre qu’un arbre  parlât, mais après tout nous étions aux aurores de l’humanité et bon,  tout n’était pas encore clair clair ni découvert, aussi sa surprise première passa vite. Ce n’est que bien plus tard que la police préhistorique découvrit le pot-aux-roses: Ce n’était pas un arbre, mais un violeur récidiviste, un rien taquin, aimant à se faire passer tantôt  pour un innocent caoutchoutier, tantôt pour un pot de yaourt liquide, un tube de dentifrice blanchissant ou tout autre objet susceptible de cracher à un moment ou un autre de la sauce blanche. Il se nommait, par une étrange distorsion de l’espace temps, mais pas vraiment indûment, Émile Louis et, comme tous les pervers n’était pas trop regardant quant à la qualité plastiquo-rachidienne de ses victimes. Suite à son procès, il fut jeté aux fourmis rouges et voilà pour lui.
Et c’est à l’instant où Émile Louis rendit sa dernière semence de plaisir masochiste en mourant sous les mandibules de milliers et de milliers de fourmis que  Bléno cracha son inopportun colis. Un être recouvert des viscosités peu ragoutantes de sa chère maman qui, par chance, masquaient une peau squameuse de têtard abâtardi. Un être rougeaud aux esgourdes éployées et poilues dans leur écrin de cérumen, aux membres déjà noueux de force épaisse, et au nœud proéminent reposant sur l’ ensemble monolithique et mono-burnal d’un seul nodule couillu. Grande-Burne était né! Sonnez buccins, résonnez trompettes. Et le glas aussi, car, mi de surprise, mi de dépit, mi de fatigue, mite errante – Bléno ne connaissait ni les mathématiques ni le socialisme non plus- la maman ne survécut pas à l’accouchement.

Mais il n’était pas dit que les aventures de notre héros se termineraient ainsi, dans le froid glacial, presque solide, de la vaste forêt boréale. La Divine Providence s’avisa soudain de la bonne blague qu’il y aurait à faire si elle laissait vivre cet abominable poussin. Elle eut soin d’instiller dans l’esprit d’un homme intègre et au dessus de tout reproche l’envie d’une ballade en milieu forestier. Malheureusement, le seul juste qu’elle dénicha vivait à des lieues de là, loin,  très loin dans les montagnes septentrionales de la frange sud de la canopée ( cette phrase ne veut rien dire, mais faites pas chier! la Divine Providence m’inspire).
L’homme sage à l’âge quasi-canonique pour l’époque de trente-cinq ans,  était bon et généreux, épris des arts et des lettres, et sensible aux signes du destin. Ainsi donc,  lorsque il vit la tache en forme de département des Yvelines surgir inopinément sur la fesse gauche de sa compagne, il sut ce qu’il avait à faire:  Il se mit prestement  en quête de cette putain de forêt merdique en se demandant ce qu’il y trouverait, par pitié pas un lapin, il ne pouvait pas blairer les lapins,  et tout en marchant maudissait cette connasse de Divine Providence qui lui faisait quitter son foyer moelleux alors que vraiment il se serait bien tapé une grasse matinée. Il se disait aussi, dans le dedans de sa tête, que si ça continuait comme ça il se ferait athée… Crack ! Son orteil percuta un gros caillou, et  la douleur le fit  revenir à des pensées plus saines. Faut pas faire chier la Divine Providence, Il me semble bien vous l’avoir déjà dit.
Hors, pendant ce temps là, le bourru bébé Grande-Burne seul dans sa clairière ne se demandait rien de particulier, mais en revanche crevait littéralement la dalle. La Divine Providence essayait bien de le guider vers telle ou telle racine sinon aguichante au moins nutritive, mais l’esprit du bébé demeurait rétif à la sainte pénétration. Toutefois, il s’en sortit bien tout seul en suçotant le seul morceau de viande accessible à ses petites canines, à savoir le corps sans vie de maman Grande Burne. Celui ci ,d’ailleurs, gagnait dans la mort la saveur qu’il n’avait pas eu de son vivant, comme quoi il ne faut jamais désespérer.
Deux mois passèrent ainsi avant que les frondaisons ne laissasses apparaître le sauveur, couvert d’écorchures, de fientes d’oiseaux mesquins, de sangsues chopées dans divers ruisseaux tous plus boueux les uns que les autres, sans compter la conjonctivite carabinée contractée à cause de ses multiples rencontres avec des lapins. Les seuls animaux qu’il lui fut donné de capturer au reste, les autres s’étant mystérieusement évaporés aux moments fatidiques quand il croyait les tenir. La Divine Providence est un peu salope parfois. Il se consolait en se disant que de toutes ces terribles épreuves il tirerait, à son retour, un livre qu’il nommerait: « L’Odyssée ». Laissons le rêver un peu.
Pour l’heure il se contenta, dégoutté, d’attraper le bébé  pour le retirer du tas de fumier sur lequel il reposait. Il faut dire que Bléno s’était légèrement flétrie avec la décomposition, le climat rude, et les canines de son fiston et tout ça,  tant est si bien qu’elle en était devenue méconnaissable. Mais pas vraiment plus moche, il faut le reconnaître.
Le voyage du retour s’effectua sans incident notable, pas plus qu’à l’aller en tous cas, et c’est sous un soleil éclatant que l’homme et son fardeau -mais que ce bébé était lourd- firent leur entrée triomphale dans le village. Sis aux pieds d’une montagne magnifique tachée de pinèdes éparses, de gros rochers sympathiques où des bouquetins cabriolaient innocemment sous les regards attendris de l’aigle emportant la progéniture de tel ou tel d’entre eux afin de l’éviscérer bien à l’aise, le patelin était un vrai décor de carte postale. L’homme, épris des arts et des lettres, se promit de les inventer un de ces jours, en contemplant le Mont Bleu, leur montagne,  à lui et au peuple si cultivé dont il était le chef. Ils auraient mieux fait d’être épris de géologie, vu que le mont Bleu était un volcan, mais bon n’anticipons pas. Crao, car c’était lui, mena le nouveau-né dans sa cagna où l’attendait l’âtre rassurant de la cheminée et celui bien profond, et d’une douceur incomparable, de sa chère femme Térébenthine. Il déposa bébé Grande-Burne dans le berceau, auprès d’un autre poupon, tout rose de fossettes et blondinet de chevelure, qui faisait « areuh areuh » exactement au bon moment, dormait ses nuits entières, faisait des cacas faciles à nettoyer et de petits rots de digestion adorables. Quand bébé Grande-burne bavait comme un dogue, rotait comme un porc, chiait des bouses apocalyptiques, et beuglait comme un veau au lieu de babiller. Le poupon s’appelait Rahan, et Grande-Burne fut son frère.

Les jours, les mois et les années, grains de sable au vent du désert, s’envolèrent comme ils font d’habitude, à peine troublés par les braillements intempestifs  de l’individu mi-homme mi-on-ne-sait-quoi qui manifestait ainsi ses émotions primaires. Très vite Crao se rendit compte que cet enfant, si cette boule de poils suintante pouvait être nommée ainsi, ne serait pas de la tarte à faire lever.
Têtu au point de pouvoir fendre du granit avec sa tête, le jeune bambin Grande-Burne se montrait récalcitrant à la philosophie empreinte de sagesse métaphysique de Crao. Alors que Rahan, bouche bée, buvait les paroles de son père, Grande-Burne, plus prosaïquement, bavait en triturant son testicule déjà précoce. Cet enfant  était,  en effet, doté d’un surplus d’hormones ahurissant,  et bien que son physique eut été susceptible de mettre en fuite un troupeau de phacochères, il présentait auprès de la gent féminine, en période d’ovulation uniquement, une singulière attraction. Pensez donc qu’à l’age de six ans, alors que Rahan en était encore à jouer aux p’tits dinosaures, Grande-Burne était capable d’enflammer les sens de Térébenthine, sa maman adoptive. Heureusement, femme de tête qu’elle était, elle ne se laissa jamais aller à ce penchant aussi indiscutable que coupable, sans quoi cette histoire, si belle et pleine d’enseignements  (et pas seulement menstruels) serait devenue vraiment dégueulasse. A l’école aussi, le fils damné des âges farouches à la con  posait problème. Peu enclin aux études,  il pouvait rester des heures prostré, ses yeux noirs perdu dans le vide sidéral d’une contemplation extatique d’un grain de poussière luisant sous le soleil, en ne se demandant rien de particulier mais sans omettre de lâcher quelques fragrances anales nauséabondes. Rahan, lui, était premier de la classe et en butte à la jalousie de certains de ces camarades qui le traitait volontiers de « tapette blonde ». Grande-Burne dans ces occasions là, sortait de sa léthargie, cassait quelques dents, brisait quelques bras, et par ces actions modérément violentes protégeait la dignité de son frère Rahan, un peu malingre dans ses jeunes années, il faut bien le dire. Mais on l’aura compris, ce n’est guère avec ce genre d’actions que l’on décroche les premiers prix et les bourses d’études. Et fatalement Grande-Burne fut placé sur la voie de garage de l’époque à savoir:  la chasse à l’aurochs . Ce qui, peu ou prou, relevait de l’étude des bouses , techniquement parlant.  Au grand soulagement de Crao qui put enfin se réjouir, car le jeune homme excella en ce domaine.   Finies les angoisses paternelles! Finies les ablutions dans  la Dolt’Eau, la fontaine miracle des éducations laborieuses. Finie la lente déliquescence de sa bonté, Crao pouvait à nouveau envisager l’avenir d’un œil serein et humaniste sans crainte de voir resurgir le désir malsain, qui l’avait saisi plus d’une fois face à Grande-Burne, d’écrire « Mein Kampf ». De joie, il offrit à Grande-Burne une massue à défoncer les cranes d’aurochs  et à Rahan, pour ne pas faire de jaloux, un coutelas d’Ivoire et Carré, trouvé dans un paquet de nouilles. Et il alla se coucher sur sa femme pour finir de fêter ça.

Le lendemain le Mont Bleu entra en éruption, à la surprise générale car personne n’avait choisi « géologie » à la faculté locale. Et tandis que Térébenthine s’asphyxiait doucement en respirant des cendres et des gaz funestes à en devenir bleue, elle aussi, Crao se mourut d’une bonne grosse roche volcanique par sa trogne reçue. Rahan reçut, quant  à lui, les dernières volontés paternelles, promit  « d’aider ceux qui marchent debout, même les basanés comme ton frère qui ont leur utilité » , et toutes ces sortes de choses. Tandis que Grande-Burne ne reçut rien de personne car il avait passé la nuit à hurler du grand rut printanier qui lui serrait les reins , au tréfonds de la forêt touffue, pas très loin de l’endroit où rien de particulier, encore en fois, ne s’était jamais passé.

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Written by saiphilippe

6 janvier 2015 at 11 h 53 min