"Un Jour En France"

Un site utilisant WordPress.com

Posts Tagged ‘Gabriel

Ex Catho-logique ( épisode 4 )

with 5 comments

Huit heures du matin, non loin du purgatoire, un des recoins les moins clairs du paradis, à la frange septentrionale, si tant est qu’on puisse ordonner des points cardinaux hors de tout conclave, se trouvent les bas-fonds baptismaux. S’encanaillent en ces lieux de perdition relative, les anges en rupture de ban, les saints pas très catholiques, les arrivés-là-par-hasard, les déçus de l’illumination divine. On y trouve aussi, pêle-mêle, des vendeurs d’estampes gentiment érotiques, des mahométans amateurs de saucisson et des juifs intégrés. Et aussi des marchands de fruits de la connaissance du Bien et du Mal de contrebande. Et Puis une distillerie de jus de pomme clandestine.

Les anges du SAS ont pris position aux pourtours, planqués derrière leur lunettes noires, elles-mêmes dissimulées par des journaux comme le sérieux « New-Jérusalem-Tribune », « Le Matin du Paradis », ou encore le très controversé « Plus-Près-de-Toi-Mon-Dieu », apprécié des férus de potins sur la Sainte Famille et de photos chocs . Affutés par des siècles de glandouille, ils promènent, malhabiles, leur volonté de bien faire. Les uns patrouillent benoitement d’une échoppe à l’autre sans jamais faire mine de s’intéresser à la marchandise, les autres s’attablent aux terrasses des cafés mais ne commandent rien. Gabriel, téléphone à l’oreille, tente de mimer une conversation pénible avec sa mère. Et tous guettent ostensiblement les abords immédiats de la distillerie de jus de pomme. Par chance pour eux, peu au fait des manières policières, les usagers du coin menaient leur petit manège quotidien, sans se montrer plus soupçonneux que ça envers cette bande d’anges bizarroïdes, aussi inaperçue qu’un concert de David Guetta dans un cloitre voué au silence.

«  Go go go, action ! » s’écria brutalement Gabriel en apercevant la cible pénétrer dans la distillerie.

Aussitôt, les journaux volèrent, les ailes s’activèrent et tout ce beau monde se rua vers l’entrée comme un seul ange. Mais la porte était trop étroite pour qu’ils puissent la franchir ensemble, même en se tassant bien, aussi il y eut quelques contusions, une cheville foulée et un air con général. Parvenus, par miracle, dans le vaste hangar encombré d’alambics, nos flics sacerdotaux lâchèrent des bordés d’injures, chastes toutefois, et firent un tel barouf que l’assistance en fut pétrifiée. Et c’est heureux parce qu’aucun de ces couillons n’ayant pensé à surveiller la porte de derrière, tous les délinquants auraient pu s’enfuir, s’ils n’avaient pas également été des couillons confirmés.

On ceintura les gentils brigands et Gabriel, soufflant sa fumée de clope dans les naseaux de celui qui semblait être le chef, tint ce discours :

«  Écoutez, tas de fumiers bio, je sais de source sûre que le dénommé Saint Malachie est un habitué des lieux et je sais qu’il crèche chez l’un d’entre vous ! »

Un silence. Long silence.

Puis un ange passa.

«  je peux aller au toilettes patron ? » demanda t-il.

Enfin une voix se fit entendre, pleine de défi :

«  Et comment tu sais ça, toi ? » firent les naseaux fulminants de celui qui semblait être le chef.

Il s’exprimait curieusement, avec un débit de parole haché, une pointe de fierté hors de propos et une posture générale bouffie d’outrance. Bref, il se la pétait grave.

«  Ah ah ! Quand on parle du loup ! Tu t’es trahi, Philippe Battesti, car c’est bien toi que nous cherchions ! » S’exclama Gabriel.

«  Et comment tu sais que c’est moi, toi ? » fit le suspect à l’accent indéfinissable et irritant. Le genre d’accent qui pousse à la violence. Ou à poser des questions idiotes.

«  Non mais t’es con ou quoi ? Dieu, notre boss à tous, qui voit tout qui sait tout, ça t’évoque quelque chose ou bien ? »

Philippe Battesti était fait comme un rat désormais ! inutile de nier qu’il abritait Saint Malachie. Et pourtant il persista dans la menterie, car son orgueil était plus fort que la vérité. Il faut dire que, dans sa vie terrestre, Philippe était Corse. Un île où les gens, rompus au mensonge et au banditisme de grand chemin, occupaient leur emploi du temps honnête à jouer aux douaniers ou au postiers, métiers éreintants s’il en est, surtout à l’époque d’internet et des frontières ouvertes à tous vents.

L’instant est venu de renseigner l’aimable lecteur de ces saintes écritures à propos des mœurs étranges du paradis. Notamment concernant les interdits. En réalité rien ne l’est formellement, simplement les conduites à risques, ou inconvenantes au yeux de Dieu, ne procurent plus aucun plaisir. C’est ainsi que l’alcoolique invétéré peut boire sans soif mais ne trouve jamais l’ivresse. Que John Fitzgerald Kennedy, après avoir sauté l’intégralité des saintes du paradis sans jouir une fois, trouva en revanche l’extase dans la philatélie. Hé oui, courbez-vous fiers Sicambres, brûlez ce que vous avez adoré, adorez ce que vous avez brûlé. Les premiers seront les derniers et toutes ces sortes de choses. En définitive, la seule transgression un peu jouissive possible est d’accomplir tout et n’importe quoi en s’imaginant que Dieu n’est pas au courant. C’est faux bien sûr car Dieu sait tout, cependant, parfois, Dieu s’en fout. Nuance. Ceci explique donc les distilleries clandestines de jus de pomme, la vente de roudoudous sous le manteau, les corses inutilement arrogants.

Publicités

Written by saiphilippe

1 mars 2013 at 10 h 26 min