"Un Jour En France"

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Ma Guerre du Golfe (III)

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Mon second je le connus à la manière des charades. Le préambule en fut la fête annuelle du quartier. C’était aux alentours de l’été 89 et l’école Ez-Allouères louait son réfectoire pour ce faire. Récente, comme tout le quartier qui avait moins de dix ans alors, elle accueillait les convives dans ce qu’il me faut bien appeler un parangon de convivialité surfaite. Sympathique certes. Mais surfaite tout de même, comme peuvent l’être les réunions d’anciens combattants, d’anciens élèves, de collègues de bureau dont le ciment est la communauté d’expérience et le terreau le hasard des destins croisés. Là, il s’agissait d’une proximité géographique et sociale réunies. La fête de la classe moyenne d’un quartier marchant à l’amble de nos rues adolescentes à leurs jardins quadragénaires qui embaumaient les beaux jours la graisse brulée des barbecues. C’était ce qu’on appelait sobrement la fête du lotissement. Et fichtre oui ! cet été là je m’estimai fort bien loti : la galère avait jeté l’ancre.

 

Du moins le croyais-je.

 

Ma communauté d’expérience se résumait à faire comme d’habitude : Saluer poliment, rester sage et tenir mon rang. C’est à dire paraître aussi bien élevé que les apparences le laissait supposer. Faire fi de cette tempête qui fouaillait ma tête des idées sordides du début de ma haine. J’étais las de faire semblant. Confus, confit servi chaud entre espérance et désabusement. Déjà. Mais faire bonne figure. Toujours.

Tentant vainement d’escamoter ma carcasse d’ado famélique sous des airs bien-portants propres sur eux, je plantai mes cannes devant le buffet froid. Les salades « maisons » y voisinaient avec les rôtis de porc, les œufs pataugeaient dans la mayonnaise tandis que les toasts faisaient farandole pour égayer nos papilles. Plus loin, sur une autre table, disposés en faisceaux comme jadis les fusils de nos braves, campait un bataillon de cigarillos. Le voyant rouge de l’interdit flasha instantanément les liaisons synaptiques de mon gruau cervical si fort qu’il satura et tomba en rideau. Voilà une bonne bêtise à faire ! Enhardi par la présence à mes flancs d’un auguste membre de la confrérie des boutonneux, Sébastien, et d’un des épaules carrés pour un si jeune age, Patrick, je chipai quelques tiges brunes bientôt suivi par mes comparses. A moins que ce ne fut le contraire, ma mémoire mégalomane m’imputant plus souvent les rôles de leader que ceux de suiveur.

 

Sébastien avait fait ma connaissance quelques instants plus tôt sur le parking où, devait-il m’avouer plus tard, mes allures mélancoliques de vampire dépressif – j’en rajoute un peu – l’avaient attiré. Lui était un échalas d’un mètre quatre-vingt-dix surmonté d’une touffe batailleuse de cheveux châtains, qui, en outre, portait avec la disgrâce concomitante lunettes et acné.

 

Et nous voilà courant sur l’asphalte de l’impasse Bourvil fiers de notre rapine comme Spaggiari au sortir du Paillon. La rue débouchait sur une vieille bâtisse : la maison de Corcelles, un vestige du vieux Chevigny, un ancien corps de ferme, une cabane de bouilleur d’enfants, je n’ai jamais bien su. Ce qui était certain c’est qu’elle abritait une école de musique, quelques autres associations, que nous étions dimanche et qu’il n’y avait personne. Et c’est bien tout ce qui comptait. Nous posâmes nos séants à l’ombre des frondaisons, vertes et fraiches, puis les allumettes craquèrent. Assis en cercle, vaguement inquiets à l’idée de l’Œil, nous crapotions, parlions peu et toussions beaucoup. La fumée était acre, piquait nos langues, brulait nos gorges et peu à peu nous prîmes l’air de lapins russes atteints de conjonctivite. Mais on rigolait bien.

 

Puis le crime consumé, nous retournâmes à l’école l’estomac à l’envers mais comme si de rien n’était, comme si nous n’avions fait qu’innocemment prendre l’air, comme si nos mastications effrénées d’Hollywood Chewing-gum, parfum menthe forte, n’avait pour cause que l’extrême chaleur de juin.

 

La fête battait son plein et dura tout l’après-midi dans un concert de fourchettes, puis l’heure des pénates s’imposa à tous et ainsi s’acheva ma première rencontre du deuxième type. Celui qui devait prendre une importance de celles dont on se demande d’où elles viennent. Mais il n’y a pas de hasard vous savez.

 

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Written by saiphilippe

2 mars 2011 à 16 h 28 min

Publié dans souvenirs d'en France

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13 Réponses

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  1. Je ne connaissais pas cette chanson ! elle est très représentative de mon ado à moi aussi …et mm au- delà
    j’ai hâte de lire la suite ….comme d’hab
    bises Philou

    NiNne

    2 mars 2011 at 16 h 50 min

  2. J’attends aussi la suite !…

    Dom Dom

    2 mars 2011 at 17 h 02 min

  3. Ton second ou ton deuxième, parce que je suis sure qu’ils sont plus que deux!

    kairosf

    2 mars 2011 at 19 h 05 min

  4. çà sent bien le vécu tout çà…..

    mimi

    3 mars 2011 at 7 h 06 min

  5. J attends avec impatience la suite
    bises

    SANDRINE

    3 mars 2011 at 8 h 43 min

  6. Tout le monde attend la suite; ce serait con si y en n’avait pas!

  7. J’essaye de t’imaginer en Draculito dépressif. Y’a une atmosphère…qui rappelle les films de François Truffaut. Bises

    caicara1855

    3 mars 2011 at 16 h 33 min

  8. quand tu écris comme ça , je voudrais dévorer des centaines de pages ….
    comme les autres , j’attend la suite avec impatience
    bises de jo

    grisourijo

    3 mars 2011 at 20 h 56 min

  9. Aussi fort que la guerre des boutons (d’acnée…) 😉

    LOOFY

    4 mars 2011 at 15 h 18 min

  10. très cher phihpi,

    le poids des années commence à se faire sentir car ta mémoire défaille 🙂
    Le lieu sus mentionné (la maison de corcelle) n’était pas encore devenu école de musique au moment des faits relatés 😉
    Mais bon, on s’en fout… Continues comme ça

    sam

    7 mars 2011 at 14 h 12 min


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