"Un Jour En France"

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Ma guerre du Golfe ( II )

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C’est dans la plus grande des chambres du deuxième étage, à moi échue par droit d’ainesse, au numéro quinze de l’impasse Bourvil, Chevigny-Saint-Sauveur, Côte d’Or, Bourgogne, France, que j’étalai ma flemmardise. A mes heures de loisirs, lorsque j’avais fini de l’étaler au lycée. Nous vivions au quinze depuis 1989, depuis que mon quartier de noblesse avait quitté ce quartier de misère, la Fontaine d’Ouche, où nous avions échoué en 1987. Divorce et chômage. Mais Maman avait fini par se trouver un travail. A la caisse d’allocations familiales. Un prêté qui devait s’avérer bien éphémère pour un rendu de cinq enfants définitifs.

 

De la Fontaine d’Ouche je ne me souviens que d’un vis-à-vis gris tendu de centaines de rideaux. Je ne me souviens que de l’appartement encombré de cartons restés emballés, prêts au départ tant il était clair qu’aucun de nous n’était résigné à demeurer ici. Je ne me souviens que de cet ami, Gary, seul durant ces deux années à y avoir été invité, qui alla raconter à tout un collège dans quel taudis je vivais. Je ne me souviens que du provisoire, du transitoire, des espoirs déçus et des matins sans pain. Je ne me souviens que de tout. J’aurais tant aimé que mes souvenirs fussent ceux de Pagnol, mais je n’ai pas de chères collines à choyer, pas de pièges à poser, pas de Lili des Bellons. La gloire de mon père c’est la bicyclette, ce qui honnêtement vaut bien les bartavelles. Le château de ma mère a brûlé pendant la révolution. Et mes secrets le resteront. Mon enfance s’est passée en partance, toujours entre deux destinations. J’ai une foule de lieux et de visages en mémoire, une meute d’impressions et une armée de déménageurs. J’ai appris à ne fixer que l’intangible : le lieu de ma naissance, Nice, ville de ma mère et de ses parents. Orliénas, où naquit mon père dans la maison de ses grand-parents, de l’autre côté du chemin qui, plus tard, devait abriter la demeure des miens. J’ai appris le détachement, la perte, l’impassibilité et la fatalité. L’amitié, elle, s’est égarée en route. Je ne devais la retrouver qu’une fois nos bagages posés.

 

En 1989.

 

Alors que je me penchai à la fenêtre de mon deuxième étage royal pour profiter du beau temps printanier, baladeur pendu aux oreilles à cracher du Ludwig-Von, je fus hélé par un jeune homme dans le jardin mitoyen. Il était assez petit, mais paraissait de mon age. Il était blond et trapu comme j’étais brun et maigre. Il était hardi mais je n’étais pas Laurel pour autant. Quelle fut exactement la teneur de nos premiers propos, je ne saurai le dire. Sans doute quelques banalités d’usage. « Comment tu t’appelles ? », «  ça va ? », «  qu’est-ce que t’écoutes ? ». «  Vous auriez pas besoin qu’on tonde la pelouse par hasard ? ». Enfin, ça c’est qu’il avait demandé à ma mère. Puis, je ne sais trop comment, il se retrouva dans ma chambre. Je lui répondis, avec un soupçon de crainte, que j’écoutais du Ludwig-Von-88. C’était un groupe assez peu connu, fort peu commun, décalé, qui risquait de m’attirer les quolibets. Plus la crainte qui m’habitait depuis toujours de déclarer aimer quoi que ce soit. Pour que jamais les autres ne puissent penser que j’avais le moindre point commun avec eux. Pour qu’ils me foutent la paix, moi qui vivait en ermite au milieu d’eux. Moi qui limitait les contacts au minimum légal. Parce que je ne savais pas encore que les choses pouvaient durer. Parfois plus de deux ans.

 

Je lâchai le nom du groupe d’un ton qui se voulait à la fois affirmé pour ne pas paraître indécis, saupoudré d’une pincée de déférence pour me garder d’une réaction moqueuse, détaché pour faire celui qui écoutait ça « juste pour voir », intéressé pour faire le cultivé. Un ton vachement compliqué à faire quoi. Essayez-donc pour voir.

 

Il répondit juste : «  Super ! Tu me prêteras les cassettes ? ». Je les avais toutes, ça tombait bien.

 

Il s’appelait Jérôme Laurent. Tel est son nom véritable. Ce fut, c’est encore, mon premier ami pour la vie.

 

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Written by saiphilippe

27 février 2011 à 14 h 43 min

13 Réponses

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  1. Tu vas être dégouté, mais j’ai des points communs avec toi: J’ai appris à ne fixer que l’intangible. Bises

    caicara1855

    27 février 2011 at 15 h 13 min

  2. « L’amitié, elle, s’est égarée en route. Je ne devais la retrouver qu’une fois nos bagages posés. »
    tu l’as retrouvée…j’en suis ravie pour toi .

    cela me fait plaisir de savoir que tu as un Jérome Laurent … un ami pour la vie .
    tu me connais … un peu … si je dis que je suis  » contente pour toi  » , c’est juste une vérité, toute simple …
    bises Phil

    mamijodekymael

    27 février 2011 at 17 h 42 min

  3. à un âge d’adolescence, la perte, le partir marquent profondément… et se besoin de se protéger…
    et puis ces rencontres qui rendent à la vie du solide…

    Sylvie...

    27 février 2011 at 19 h 36 min

  4. Les cartons que l’on ne déballe pas dans l’attente du prochain déménagement, j’ai connu aussi enfant. Laisser des copains, des amis, avec comme seule consolation l’inconnu, la nouveauté. Bizarrement, (du moins en ce qui me concerne) ça n’altère pas la profondeur de ces sentiments que l’on peut éprouver par la suite. Comme tu le dis si bien, on apprend à ne fixer que l’intangible. Le matériel, l’instint de propriété a beaucoup moins d’emprise. Ceci dit j’ai envié ceux ou celles qui avaient grandi là où ils étaient nés, ont connu leur premier amour avec leurs voisin ou voisine, se sont mariés avec eux. Quel est le mieux?

    ashdee, gorille sauvage

    27 février 2011 at 20 h 50 min

  5. ne connaître que le lieu où l’on est né est un peu dommage , je pense .. mais déménager tout le temps , cela peut -être très mal vécu … se faire des amis pour aussitôt les perdre … j’ai renoncé à avoir des amis …. mais je commence à changer d’avis 🙂

    mamijodekymael

    27 février 2011 at 21 h 47 min

  6. Joli texte. Moi je ne rêvais que d’une chose: faire mes valises.

    astrid

    27 février 2011 at 23 h 42 min

  7. J’ai essayé de faire le ton affirmé-saupoudré-détaché-intéressé mais j’y arrive pas. Trop fort!

    ashdee, gorille sauvage

    28 février 2011 at 6 h 50 min

  8. je ne prendrais aucun ton pour ma part tant j’ai toujours aimé laisser tomber mes mots ( écrits ou parlés)exactement là ou ils devaient tomber…..rarement dans l’oreille d’un sourd….et depuis le temps que je te lis , j’ai toujours pensé que tu ne pouvais être aussi détaché que tu tentais ( fort adroitement d’ailleurs) de nous le faire croire…..même si , au final , tu vas encore dire que les mots ne sont que des mots…..on a tous besoin , un jour , d’un Jérôme Laurent….

    mimi

    28 février 2011 at 7 h 45 min

  9. pfff , j’allais partir en oubliant l’essentiel: très beau texte comme d’habitude….bises

    mimi

    28 février 2011 at 7 h 46 min

  10. Je suis heureuse d’avoir des amitiés de plus de 40 ans, peu nombreuses mais solides. Et je les entretiens du mieux que je peux, même si elles sont parfois entrecoupées de période de silence, on se retrouve à chaque fois avec le même plaisir.

    Puisque tu es apparemment un cinéphile, je t’adresse celui-ci, un petit chef d’oeuvre à mon goût,
    la meilleure façon de dîner 🙂

    kairosf

    28 février 2011 at 16 h 38 min

    • je ne suis pas spécialement cinéphile, tout au plus pouvons nous parler de Phil au ciné. Mais je prends tout de même. D’autant que j’ai bien aimé ce film.
      merci

      saiphilippe

      28 février 2011 at 17 h 21 min

  11. Non seulement tu fais renaître bons nombres d’émotions, mais c’est un véritable voyage que tu nous offres et ce à chaque lecture (où se mêlent, l’humour, la fantaisie, l’histoire, les faits divers, etc…).

    Un pur bonheur.

    klima47

    28 février 2011 at 20 h 22 min

  12. Une pointe d’humour par ci, une pointe de nostalgie par là… j’aime beaucoup !

    Morgan Riet

    2 mars 2011 at 18 h 43 min


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