"Un Jour En France"

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La boue ( réedition )

with 5 comments

Mère,

certes je sais que vous auriez préféré me voir intégrer l’école supérieure des arts et métiers  comme jadis  feu mon père, mais je ne pouvais surseoir un jour de plus à l’incorporation sans couvrir de honte notre nom. Sachez que j’ai été nommé lieutenant la semaine dernière, que je me porte bien, et que notre secteur reste relativement calme. Je commande une troupe de bien braves hommes, pour la plupart plus âgés que moi qui semblent, néanmoins, assez bien disposés à mon endroit malgré nos différences sociales. Rassurez vous mère, je fais bien attention à moi, nos tranchées sont profondes et solides, et ce n’est pas demain que les boches passeront. Ne m’en veuillez pas trop d’être parti je ne fais que mon devoir et je suis certain que père aurait été fier de moi.

Votre fils dévoué, Lieutenant Étienne D’Astigny-Mérignac.

Ma chérie,

j’attends avec impatience ma prochaine permission, sans doute dans un mois ou deux. On est au front depuis trois semaines déjà et la relève ne devrait plus tarder. J’espère que les petiots vont bien, et qu’ils t’aident aux travaux. Si t’as des soucis pour les foins va trouver le vieux Gautier, il te prêtera bien un cheval de plus pour la carriole. Ici ça va, il fait mauvais mais on a de la chance d’avoir des guitounes bien cossues. On a un petit gars comme chef de groupe, il a encore le lait de sa mère qui lui sort de la bouche mais c’est pas le mauvais bougre. Et puis c’est pas le seul gamin ici. Allez, va, on nous compte le papier alors je m’étends pas trop. Je t’embrasse bien tendrement et fais pour les petiots pareil de ma part.

Caporal Aimé Brouin.

Salut mon vieil ami,

Tu aurais cru ça toi, que j’y viendrais un jour dans leur foutue guerre? Moi non plus, mais sais-tu, je ne suis pas le seul:  Pas plus tard qu’hier j’ai revu Martin, tu sais, le type des textiles à Paris. Un socialiste comme nous, tout content de me montrer sa Croix de la valeur militaire. Ça nous change les hommes la guerre. Que veux-tu, on peut plus aller contre, on peut pas se laisser trouer la peau par les boches, alors on fait comme les copains. Les copains d’ici je veux dire. Des jeunes des vieux, des paysans, des ouvriers, et même un de la haute! C’est un ennemi de classe mais tu vois, je sais bien qu’il nous laisserait pas tomber. Il y croit à cette guerre. Moi je veux juste rentrer vivant. Et d’ailleurs dès que je rentrerai on se fera toutes les guinguettes de Paris!
Bien à toi.

2 classe Alphonse Pellegrin.

Le matin du 13 février 1916, en Argonne, le 54ème d’infanterie quitta ses positions après une courte préparation d’artillerie. Le lieutenant d’Astigny-Mérignac ne dépassa pas le parapet , une balle l’attrapa sous la pommette,  l’envoya bouler à la renverse dans les bras de ses camarades qui le posèrent avec précaution, presque tendrement au fond de la tranchée. Le seconde classe Pellegrin disparut un peu après, soufflé par un obus de 105 tiré par un artilleur, socialiste et Bavarois, à dix kilomètres de là. Il atterrit non loin de l’impact, miraculeusement intact. Sans la moindre égratignure, la plus infime goutte de sang. Seul son regard abîmé de brume trahissait la mort. Aimé Brouin atteignit les barbelés boches à force d’endurance et de courage et s’y empêtra. Il y resta la journée entière, s’emmaillotant de plus en plus à chaque nouvelle tentative de dégagement. La nuit tomba, et il gueula à l’aide jusqu’à ce qu’un Allemand compatissant lui envoie une grenade à manche.

Au matin du nouveau jour, la boue les avait mangé.


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Written by saiphilippe

11 novembre 2010 à 8 h 50 min

5 Réponses

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  1. Le devoir de mémoire est la moindre des choses…

    « Si les générations passées cachent leurs erreurs à leurs successeurs, ils condamnent ces jeunes à revivre les mêmes erreurs que leurs aînés. »
    Goethe

    babycake

    11 novembre 2010 at 12 h 51 min

  2. Je me souviens de ces courriers quand tu les avais édité, je n’ai pas l’impression que ça fait déjà 1 année !

    Dom Dom

    11 novembre 2010 at 14 h 03 min

  3. je l’ai déjà raconté … l’an dernier , ou celui d’avant .. le papa de ma mamie tant chérie est mort là-bas , en 1916 , dans la Somme où il est enterré dans ces immenses cimetières qui font mieux entrevoir le nombre de soldats ayant laissé leur peau dans cette foutue guerre .Ma grand-mère n’avait que 4 ans .
    Et pour moi , c’est encore assez proche pour que je n’oublie pas cette guerre … que je me sente encore concernée .. que j’en parla à mes enfants ainsi qu’à mon petit-fils , 8 ans qui vit dans la rue où vivait ma grand-mère . Tant qu’il y aura des gens à se sentir PERSONNELLEMENT concernés par CES guerres … il n’y aura pas d’oubli !
    bises

    mamijodekymael

    11 novembre 2010 at 14 h 37 min

  4. çà me fait penser à une très jolie chanson de Maxime Leforestier lisant les lettres que s’échangèrent un couple mari et femme durant cette guerre et qui racontent l’espoir d’en finir vite avec cette guerre , puis la longueur et l’horreur , la peur …..

    mimi pinson

    12 novembre 2010 at 7 h 49 min

  5. Très émouvant. Choses de la vie, choses de la guerre. J’aime te lire, alors je viens fouiner dans tes archives. Bises

    caicara1855

    4 avril 2011 at 9 h 27 min


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