"Un Jour En France"

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Jour de chance (IV partie et fin)

with 18 comments

Cher lecteur vous auriez avantage à vous rafraichir la mémoire ( et le reste ) avant que d’entamer ce final: les trois premiers épisodes sont ici ( enfin en arrière maintenant).

La pièce se figea instantanément et
Marcel relâcha son étreinte, comme un bon vieux bull-dog obéissant
à son maitre. Ce n’est pourtant pas l’envie qui lui manquait de
saccager la sale petite gueule de ce Frisé, d’y dessiner au couteau
les douleurs de quatre ans de guerre. Et tous ses potes tombés,
torturés dans les caves de la gestapo, de la milice, lui tombèrent
devant les yeux comme un grand dais noir de sang séché. Un peu de
haine coula sur ses joues, puis il se releva, renifla un coup et se
tut.


Karl, libéré, roula sur lui même et
inspira dans un râle qui serait né au fond de sa poitrine et mort
dans sa gorge, un râle de rocaille douloureux qui lui apporta
l’odeur musquée du plancher de sapin et lui fit oublier un instant
celle de ses sourcils brûlés. Puis, il ouvrit les yeux
précautionneusement, sachant à l’avance que la lumière lui ferait
mal également. Ce qui fut le cas. Enfin, il se sentit à nouveau
soulevé du sol. Le Capitaine et le jeune type de la fenêtre le
déposèrent sur le tabouret, puis le type retourna s’absorber dans
la contemplation d’un extérieur dont Karl, pour sa part, commençait
sérieusement à douter. « Daher lebhaft ausgehen »
-sortir de là vivant – se répétait-il, sans trop y croire. Une
litanie pour conjurer le mauvais sort. Un leitmotiv vrombissant à
toute allure à travers son crane comme un tramway vers nulle part.
Il percevait plus qu’il n’entendait les paroles du capitaine , de
Marcel et de l’autre type. « On est pas comme eux! » « 
qu’est-ce que ça peut faire? » «  il ne nous sert à
rien » « peut-être, mais pas comme çà! ». Karl
regarda vers la fenêtre où le jeune planton avait repris place. De
dehors parvenaient les cris et cavalcades de ce qui semblait être
une partie de football. Karl songea fugacement à son fils, qu’il
n’avait pas vu depuis trois ans, c’est à dire depuis qu’il était né
en fait. Il devait savoir courir maintenant. Il reporta son regard
vers les deux hommes et ne vit qu’un trou noir.


Derrière le trou noir, un chien.
Derrière le chien, un pouce. Un browning, 9mm à première vue. « Et
voilà, on y est » se dit-il, fataliste.


Il fallait en finir, ce feldwebel ne
savait rien d’utile et on n’allait pas le garder jusqu’aux calendes
grecques n’est-ce pas? Certes, il n’était qu’un pauvre allemand
perdu dans la campagne de France, la faute à pas de chance. Tant pis
pour toi mon gars. Le capitaine ramena le chien en arrière. Clic.
L’allemand, loin en bas tapota la poche de sa vareuse feldgrau.
Pierre se dit qu’il avait bien droit à une cigarette après tout. Il
fit « oui » de la tête. Ce n’était pas un paquet de
cigarettes. C’était une photo écornée, avec une petite famille au
milieu, un arbre et une petite maison en arrière plan.



« Pas tirer, moi papa »
ajouta Karl, comme si la photo ne parlait pas d’elle même. Il ne
geignait pas cependant. Il donnait sa dernière charge, par acquis
de conscience, mais son front s’attendait déjà à se voir traversé
par 440 mètres-secondes d’acier.


Pierre songea à sa belle couchée dans
une ornière, le corps laminé par un obus. Il pensa à la famille
que la guerre… que ces sales boches lui avaient volé. Tant est si
bien que la photo, loin de l’apitoyer martelait sa tête d’images
défuntes. Il tremblait un peu cependant. De grands yeux bleus le
fixaient sans désemparer, plein de franchise sinon d’espoir. Il se
mordit la lèvre, tandis qu’une sorte de pitié le prenait par
surprise. Pas de la pitié corrigea t-il, une sorte de
compréhension plutôt. Mais bon…



Il tira.





« clic ».


Fit le browning, et aucun projectile de
9mm ne sortit du canon. Pierre considéra son arme, l’air si
stupide tout à coup que Karl éclata de rire. Alors le capitaine haussa les épaules et sourit de bon cœur. " Ma foi…" commença t-il,  mais le gars Marcel arrivait à la
rescousse, et lui ne rigolait pas du tout. Il avait un Luger P08. Il
allait "se le faire" avec une arme boche!


«  Stop »!


La longe vocale, une fois de plus, fit
son office et le bull-dog la bave aux lèvres s’arrêta net.


« C’est fini, Marcel. La mort ne
veut pas de lui tu vois bien? Alors on le garde avec nous jusqu’à ce que
les alliés le récupèrent. A vue de nez, pas plus d’un petit
mois… tu vas pouvoir te retenir? »


l’orage se levait.


Puis il ajouta, en direction de Karl:
«  C’est ton jour de chance on dirait ».


Il était soulagé.



Épilogue:


Quoi
de plus banal qu’un vieil homme dans un cimetière? Un pauvre vieux
venu pleurer sa vieille, son frère, ses enfants, que sais-je encore.
Non, pas ses enfants. Pas pour ce vieux là, en tous cas. Deux
couples l’accompagnaient et autour une ribambelle de gamins éprouvant
toutes les misères du monde à se tenir tranquilles. Quelle drôle
d’idée avait-eu papy! Tu parles de vacances…"
Scheiße!"

comme si en ce bel été
1980 il n’y avait rien de mieux à faire que de pleurer sur les
morts. Tous ils connaissaient l’histoire familiale, mais étaient
trop jeunes pour en apprécier l’ironie. Sur la pierre
blanche on lisait.


Commandant
Pierre Vidal

1915-1960

Compagnon
de la Libération

Chevalier
de la Légion d’Honneur

Croix
de Guerre T.O.E

Campagne
d’Indochine

Tué
au combat le 17 janvier 1960

dans
les Aurès, Algérie.


Il
n’avait jamais eu d’enfants.

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Written by saiphilippe

3 juillet 2010 à 11 h 36 min

Publié dans Chronique

18 Réponses

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  1. Je trouve cette fin bien écrite, sobre et conciseJ’aimerais juste savoir ce que tu voulais nous faire comprendre le cas échéant via cette histoire !?Bizzz

    bibialien

    3 juillet 2010 at 12 h 18 min

  2. belle fince qui me rend heureux en ces joursc’est que s’il n’a pas eu de filscela fait toujours un footeux de moins sur terreheu… moi !? leur tirer dessus ? heu…j’irai droit au but…. oui !en tout cas merci pour ces beaux chapitres, Phil en tropique !

    Loofy

    3 juillet 2010 at 12 h 23 min

  3. mais chère Bibi, si je vous dis, moi, où je veux en venir, n’enlèverais-je pas le sel de la soupe? Ce qui serait intéressant ce serait que toi tu nous dises ce que tu en as retiré, le cas échéant. A mon avis ce ne devrait pas être trop éloigné de ce que j’ai effectivement cherché à dire.

    Philippe

    3 juillet 2010 at 12 h 32 min

  4. mais faut il vraiment que chaque chose ait un senset si oui, faut-il réellement le chercherpourquoi ne pas, parfois…, en rester au simple ressenti, à la seule douceur des motset des phrases, à leur seule poésie tranquillele sens vérité du texte viendrasa vérité grandira progressivementet demain, par surprise, viendra nous montrerce qu’il y avait derrière le premier ressentià chaque instant sa découverte… non ?!

    Loofy

    3 juillet 2010 at 13 h 01 min

  5. je préfère me laisser surprendre parce que la vie et ces textes lus m’auront appriset les vivre tels qu’ils sont dans l’instanten toute simplicité, en toute honnetetésans réflexion obligatoire…le temps fera son oeuvre

    Loofy

    3 juillet 2010 at 13 h 01 min

  6. elle me plait , moi , ta fin de l’histoire … pas juste l’épitaphe sur le Pierre, tiens c’est marrant j’ai voulu écrire LA pierre et j’ai mis LE je laisse , c’est un signe ^_^ Vu le juron de la fin , j’en déduis que le grand-père est Karl , et tout ton billet me plait .

    jojo

    3 juillet 2010 at 15 h 02 min

  7. oui moi aussi je pense que ce papy qui pleure sur la tombe de Pierre ne peut être que Karl … une bien belle histoire quand même malgré que ……… !a Salleboeuf nous avions notre déserteur Allemand qui depuis la guerre est resté dans le village et à eu un fils mais n’a jamais pu épouser sa petite Française à cause de la famille … cet homme est décédé il y a maintenant 6 ans et etait très apprecié dans le village … Bisous Phil bon week end … tu es en vacances ? yessssss

    Odha

    3 juillet 2010 at 16 h 52 min

  8. non, pas encore.

    Philippe

    3 juillet 2010 at 16 h 56 min

  9. ah bon !!! merde alors … dsl de t’en avoir donné le goût lol

    Odha

    3 juillet 2010 at 17 h 03 min

  10. Mektoub !Belle histoire.

    Michel

    3 juillet 2010 at 17 h 58 min

  11. Phil, ce qui est le plus chouetteaprès quelques relecturesc’est que les chapitres sont de mieux en mieuxce qui est difficile à obtenir…

    Loofy

    4 juillet 2010 at 7 h 09 min

  12. ah ben c’est bien, au moins un qui a pris la peine de relire! Prenez en de la graine vous autres. 😉

    Philippe

    4 juillet 2010 at 7 h 17 min

  13. J’en ai pris de la graine et ma foi, c’est pas mauvais du tout !J’m’en vais en causer avec Titannick LOLBye Phil

    Annick

    4 juillet 2010 at 21 h 37 min

  14. ben j’ai pas eu besoin de relire , j’l’avais bien en mémoire dis-donc ! et j’appréhendais grandement la fin , mais là , franchement , ça me plait bises

    jojo

    5 juillet 2010 at 12 h 21 min

  15. ouais, il y en a tout de même un qui crève…mais pas celui auquel on s’attendait.

    Philippe

    5 juillet 2010 at 15 h 40 min

  16. On crève tous non !Au fait si je ne m’abuse tu es né ce jour, aussi joyeux anniversare PhilippeBisous

    bibialien

    9 juillet 2010 at 3 h 21 min

  17. Meilleurs voeux,

    Manik

    9 juillet 2010 at 6 h 25 min

  18. Tu devrais écrire pour le cinéma. J’ai des sales souvenirs de cimetière; depuis je n’y vais plus. Bises

    Caiçara

    12 juillet 2010 at 6 h 31 min


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