"Un Jour En France"

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Jour de chance ( II partie)

with 15 comments

Ils marchaient en file , rieurs et
décontractés, derrière la traction-avant qui, elle, pétaradait
son mécontentement sur le chemin de terre rempli d’ornières et de
caillasses. Où qu’il portât son regard Karl ne voyait qu’un mur de
fougères, de buissons d’épineux et d’arbres si serrés qu’ils
paraissaient tressés entre eux. Au reste il ne songeait pas vraiment
à s’échapper combien même l’occasion se serait présentée. Il en
avait soupé de la guerre, à tous les repas depuis cinq ans, de la
Pologne au front Russe dont il avait ramené une croix de fer et
quelques engelures. Il ne savait pas ce qu’il regrettait le plus: ses
orteils oubliés quelque part en Ukraine, ou sa patente de tueur de
rouges. Et quand l’Ours s’était réveillé, lorsque les crocs de
l’Armée Rouge avaient commencé à mordre alors, oui, vraiment il
avait senti le vent tourner. Un vent glacial venu du fond de la
steppe emportant tout sur son passage. Envolée la belle assurance de
la prétendue race supérieure. Bouffé de vermine, crevant de
misère, elle se désagrégeait encore plus vite qu’une momie sans
ses bandelettes. Karl n’avait jamais été nazi et son petit doigt
lui disait que ce n’était assurément pas le bon moment pour le
devenir, déjà bienheureux d’avoir pu sauver sa carcasse… Et le
voilà qui suait sous un soleil de juillet Français, capturé par
des mômes qui avaient dû perdre leurs dents de lait l’avant-veille.
Il n’était pas si vieux lui même, mais assez pour sentir le sel de
l’ironie lui piquer la langue.


Le capitaine Pierre, un nom d’emprunt
naturellement, avait lui aussi senti le vent tourner. Durement. Sa
belle Suzon était morte sur une route d’exode en juin 40 deux mois
après leur mariage tandis que lui et ses camarades, les cadets de
Saumur, donnaient un dernier baroud sur la ligne de la Loire. Une
action bien héroïque, bien sanglante et surtout bien inutile. Mais
qu’attendre d’autre de jeunes élèves officiers? Puis la
capture et le stalag. C’est là qu’il apprit son veuvage tout neuf,
c’est là qu’il apprit qu’il y avait pire que la mort . Puis l’évasion, la zone libre et le spectacle atroce d’un pays
servilement courbé, quêtant la bienveillance de son vainqueur,
livrant sans rechigner, presque avec joie, des gens placés sous sa
protection. C’est là qu’humilié il sut qu’il y avait pire que la
défaite. N’y tenant plus il avait pris le maquis comme on saute d’un
train en marche quand tant d’autres roulaient, tranquilles, vers
l’Allemagne avec la sève de la France en soute, sans frais de port.
Alors non, vraiment, le capitaine Pierre n’éprouvait pas la moindre
compassion pour l’ennemi, et encore moins pour ceux qui le servaient.


Tous deux en étaient là quand le
chemin déboucha sur une clairière chichement couverte de verdure ,
où de piteuses cabanes de rondins tentaient sans trop y parvenir à
ressembler à quelque camp scout. Pourtant en y regardant de plus
près, le désordre n’était qu’apparent. Des groupes affairés
vaquaient à l’entretien , à la tambouille ou encore à l’exercice.
Les maquisards du camp tournèrent la tête comme appelés par la
dernière pétaradante remontrance de la voiture qui stoppa au centre
de la place d’arme de fortune, en crachant une vilaine fumée noire.
Le capitaine Pierre, trente ans, sauta prestement du marchepied au
sol, épousseta la pellicule de poussière de son pantalon bouffant
d’officier de cavalerie, empoigna son béret qu’il fourra dans son
ceinturon de cuir marron, puis, d’une voix presque douce, de la
douceur huilée d’une corde de chanvre, ordonna:


«  Le boche à la baraque deux,
pour interrogatoire »



Le feldwebel qui jusque là commençait
à croire en ses chances de survie eut un étrange regain de
nostalgie pour les plaines soviétiques qui le fit trembler
intérieurement. C’était trop bête! S’être sorti de l’enfer de
Koursk pour finir sous la lame d’un petit Français… « et ma
femme?et mes enfants? Les reverrai-je jamais? » pensa t-il.



à suivre…


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Written by saiphilippe

13 mai 2010 à 17 h 22 min

15 Réponses

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  1. preum’s

    jojo

    13 mai 2010 at 17 h 41 min

  2. bon ben là j’ai mordu à l’hameçon du suspens et j’attends la suite avec impatience .Je suis plongée au coeur de ton histoire et hyper super vachement contente ( et encore plus que ça ) de ne pas y être pour de vrai !!!!

    jojo

    13 mai 2010 at 17 h 43 min

  3. J’avais oublié le "Preum’s".

    Caiçara

    13 mai 2010 at 18 h 11 min

  4. Un jour, j’étais MDR! Un type avait écrit un billet où il engueulait méchamment ceux qui passait par son blog et ne lâchait pas leurs coms. Maintenant je vais lire ton texte.

    Caiçara

    13 mai 2010 at 18 h 14 min

  5. Ses orteils en Ukraine et l’ourse… peu de chance de les retrouver. Bises

    Caiçara

    13 mai 2010 at 18 h 25 min

  6. J’ai entendu dire que les plus grandes victimes des guerres étaient les Femmes, et ton texte le confirmeBisous

    bibialien

    14 mai 2010 at 3 h 38 min

  7. ah la la, bravi Phil !tu nous donnerais presque envie de devenir nazi ! 😉

    Loofy

    14 mai 2010 at 7 h 09 min

  8. J’attends la suite ………. alors elle vient … la suite bien sur !!!!!!!!!!!! lolBIses

    .

    14 mai 2010 at 7 h 49 min

  9. peut être dimanche, mais c’est pas sûr…

    Philippe

    14 mai 2010 at 9 h 58 min

  10. Tu as un foutu talent pour raconter… et ça fait plaisir que tu t’en serves ! Je viens de ratrapper mon retard de lecture. :)

    Michel

    14 mai 2010 at 18 h 13 min

  11. belle démonstration ab absurdo de la grande illusion guerrière.. bravo !

    Babel

    15 mai 2010 at 14 h 35 min

  12. Que du plaisir tout ça !!! (mais on se comprend, hein ?…du plaisir à lire !)Phil, tu vas devenir mon livre de chevet ! Je vais te faire une place sur ma table de nuit, juste à côté de Romain Gary, tu vois tu seras en bonne compagnie ! ;o))Bisou dès que la suite suivra (quand même ; faudrait pas exagérer !) !@ + !Dom.

    Dom

    16 mai 2010 at 8 h 30 min

  13. Aurai je raté dimanche ? lolbises

    .

    18 mai 2010 at 14 h 48 min

  14. t’as pas précisé quel dimanche ………………

    jojo

    19 mai 2010 at 20 h 59 min


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