"Un Jour En France"

Un site utilisant WordPress.com

Le Carré

with 46 comments

C’était un immeuble typique de ceux
où s’entasse, dans un relatif bien que bourgeois confort, la classe
moyenne. Ce qu’il est convenu d’appeler une résidence. Celle-ci
s’étirait sur une centaine de mètres dont un architecte, cherchant
sans doute quelque utilité à son équerre, avait rompu l’agencement
rectiligne pour l’affubler de deux angles droits successifs, l’un à
la moitié, l’autre à la moitié de la moitié restante. Le résultat
global en était un improbable « L » qui aurait vomi au
bout de sa base un « i » sans point. Et, aux pieds de ces
angles, se tenait un résultat corolaire : Une esplanade en dalles
de béton ocre-jaune ceinturée par un bac à fleur géant, pareil aux
murailles d’un château fort,  percé d’ouvertures aux quatre points
cardinaux. Le long des murailles fleuries s’accoudaient des bancs
attendant la vieillesse, ocre-jaune également, qui manquait pourtant
cruellement en ce lieu dévolu tout entier à nos ébats puérils
d’une dizaine d’année de hauteur.


Ce lieu magique et propice aux
fabulations chevaleresques nous le nommions , très géométriquement
terre-à-terre, « le carré ». J’y descendis tous les
samedis que Dieu fit entre 1981, date à laquelle mon père se prit à
croire aux lendemains qui chantent et ma mère à l’odieuse mainmise
des Rouges sur la rente, et 1983 où il ne se passa rien sinon un
déménagement et la fin des illusions pour les uns et les autres.
Les samedis donc, têtes brulées , nous descendions en vrille de nos
appartements respectifs, mes poteaux et moi, afin de nous livrer à
quelques gesticulations aériennes munis de nos seuls bras en guise
d’ailes quand nous n’étions pas tentés par d’acrobatiques et nippones contorsions, incompréhensible au commun et moi même je ne
suis plus très sûr. La plupart du temps, cependant, nous refaisions
classiquement la Deuxième Guerre Mondiale version Europe… Nous
étions en 82, ou peu s’en faut, rappelez vous: L’ Allemagne, fidèle
à sa tradition d’exactions gratuites, par l’entremise d’un vulgaire
Schumacher, venait de molester l’honneur National et accessoirement
le gardien de but Batiston. A Séville en plus. Un France-Allemagne
dans la ville où débarqua Franco en 36. Même s’il  faut bien
avouer qu’à l’époque je me foutais des espagnols à peu près autant qu’aujourd’hui.



L’un des coins du « carré »
donnait sur un escalier descendant au parking de la résidence.
Devant l’entrée de ce dernier , en bas des marches, se trouvait un
coin de verdure enclavé de hauts murs, avec un arbre au milieu. Un
genre de patio,  comme un dernier souffle d’air avant l’atmosphère
viciée du souterrain qui dormait derrière de larges barreaux de
fer. Derrière eux,  nous mettions nos prisonniers tandis que
le petit coin de verdure nous servait de quartier général. C’est
d’ailleurs là que je passai le plus clair de mon temps, laissant la
gloriole de l’action musclée aux sergent-chefs pour me consacrer à
la manœuvre supérieure des intérêts de l’état.  Bien qu’il
m’arrivât de ne point rechigner à la première ligne de temps à
autres, ne fusse que pour goûter au triste privilège de l’héroïsme
béat.


En tant que général j’intégrai à nos jeux et malgré
l’opposition des troupes quelques PFAT. Entendez: personnel féminin
de l’armée de terre. Pour faire les infirmières naturellement.
Parce que les gonzesses ne valaient (ne valent) rien au feu même si
elle s’y entendaient ( s’y entendent) pour le bouter. Décision funeste s’il en fut. C’était une erreur de se fier à elles. Surtout
une, qui me fit une scène sous le fallacieux prétexte que j’avais
condamné à mort deux ou trois prisonniers qui piaffaient de mécontentement  derrière
les barreaux. Pour les libérer de la prison naturellement car seuls
les morts pouvaient ressusciter -un truc déjà usité en Palestine dans les années trente-.  Juste après avoir commandé le
peloton, « apprêtez armes! en joue, feu! » auraient suivi  trois
petites tapes sur le bras et la phrase rituelle:  «  bleu, blanc,
rouge!  t’es plus mort! ».


Mais allez donc
expliquer les implications philosophiques, scientifiques et politico-économiques de la chose à une fille.
Surtout celle-ci. Elle s’appelait Valérie. Valérie Schumacher. Il
n’y a pas de hasard vous savez.

Maquette réalisée par mes petites mains vers 1990.

Publicités

Written by saiphilippe

11 avril 2010 à 8 h 15 min

46 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Val qui rie

    JiPi

    11 avril 2010 at 8 h 29 min

  2. whaouuuuuuuuuuuuu, j’ai adoré , et cerise sur le gâteau , le générique des têtes brulées , ahhhhhhhhhh , "Pappy" Boyington…super !!!! vraiment !!bises Philou

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 8 h 34 min

  3. Je me souviens de ce match en 82, c’était du foot à l’époqueSinon tu avais de drôles de jeux étant gamin, car quand on a une infirmière sous la main, le plus drôle est d’être docteur non !Bisous

    bibialien

    11 avril 2010 at 9 h 19 min

  4. Oui, t’as raison Bibi, du vrai foot qu’on pouvait pratiquer sans ballon…

    Pascal

    11 avril 2010 at 9 h 27 min

  5. Faut pas oublier quand mm que tout petit déjà notre Philippe était porté par les choses de la guerre ……

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 9 h 31 min

  6. Et surtout sans les mains… et les dents parfois

    bibialien

    11 avril 2010 at 9 h 31 min

  7. j’aurais bien vu et entendu "le sirop de la rue " sur ce billet …..

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 9 h 32 min

  8. En tout cas Bibi ! s’il y avait des filles avec leur poupée, il aurait balayé le "" les femmes et les enfants d’abord" d’un revers de main et d’idéologie et à mon avis devait pas connaitre la convention de Genève non plus ….à cette époque !!!! lol

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 9 h 36 min

  9. Ninne, t’exagères, il tuait les condamnés à la prison pour qu’il puisse revivre; si ce n’est pas de la grandeur d’âme, je n’y comprends plus rien…

    Pascal

    11 avril 2010 at 9 h 41 min

  10. La guerre est tout sauf mon trip Ninne !En tout cas, dans un carré au moins on ne tourne pas en rond

    bibialien

    11 avril 2010 at 9 h 44 min

  11. Je ne me souviens pas du match. Je ne l’ai même pas vu, mais je me souviens des réactions outrées de mes coreligionnaires à l’encontre des boches. Ce qui n’était pas pour me déplaire vu que j’étais assez anti-allemand à l’époque. Et comme j’étais aussi anti-docteurs c’était pas pour jouer à en être un.

    Philippe

    11 avril 2010 at 9 h 45 min

  12. Quel gai luron tu fais Philippe 😉

    bibialien

    11 avril 2010 at 9 h 51 min

  13. De mon temps, on devait compter jusqu’à cent quand on était mort, voire cent cinquante quand on était gravement mort…

    Pascal

    11 avril 2010 at 9 h 59 min

  14. De ton temps on savait compter

    bibialien

    11 avril 2010 at 10 h 00 min

  15. Bé dis , pour quelqu’un qui aime pas les docs, je trouve que tu me conseilles souvent d’aller consulter !!! hummmmm

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 10 h 01 min

  16. de mon temps , on jouait à la marelle ….

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 10 h 02 min

  17. @ Pascal , ta phrase me fait penser à une chanson de Renaud quand il dit ;Dis Papa, quand c’est qu’y passeLe marchand d’ caillouxJ’en voudrais dans mes godassesA la place des joujouxAvec mes copines en classeOn comprend pas toutPourquoi des gros dégueulassesFont du mal partoutPourquoi les enfants de BelfastEt d’ tous les ghettosQuand y balancent un caillasseOn leur fait la peauJ’ croyais qu’ David et GoliathÇa marchait encoreLes plus p’tits pouvaient s’ débattrentSANS ETRE LES PLUS MORTS …..

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 10 h 14 min

  18. Valérie Schumacher ! mdr Je vois bien ton carré pas carré , et ton espace de jeu … je te vois courant les bras étendus et faisant avec la bouche le bruit d’un moteur imaginaire …. Je t’imagine d’autant mieux que tu nous as mis des photos de toi enfant dans l’un de tes albums … Mais je vois aussi l’endroit où je vivais entre mes 6 et 10 ans , ça y ressemblait assez , bien que l’époque est plus ancienne … je me souviens aussi d’une pierre lancée à mon frère Pierre .. celui l’ayant adroitement esquivée , le projectile avait atterri sur ma petite tête de 6 ans … et le sang qui ruisselait de mon crâne à mes godasses avait vite calmé l’ardeur des belligérants .Le lanceur ne s’appelait pas Shumacher , ni moi Batiston , mais j’ai terminé à l’hopital aussi . LOLJe me souviens de ce match , mon époux de l’époque étant passionné de foot , et footeux lui-même d’ailleurs , nous avions vu ce match en direct … et bien ça fait bizarre de voir une agression pareille . Bouh !La série " les têtes brûlées " j’adorais la regarder !et Sankukaï , je regardais avec mes gamins …

    jojo

    11 avril 2010 at 11 h 07 min

  19. à défaut de sirop de la rue, j’ai rajouté une photo prise bien des années plus tard. Comme quoi ça me travaillait ( ça me travaille) encore.Bon d’accord, la scène est hautement improbable compte tenu de la proximité des troupes, mais mon rayon de bibliothèque était trop petit pour créer un engagement à l’échelle.

    Philippe

    11 avril 2010 at 11 h 17 min

  20. frais… comme l’enfance… brusque… comme elle.

    Sylvie...

    11 avril 2010 at 11 h 27 min

  21. joli travail !!! bé dis donc ..j’en reste sans voix.dis , as-tu vu "la chute du faucon noir " ??BISES

    ภเภภє.ツ

    11 avril 2010 at 11 h 49 min

  22. bien sûr.

    Philippe

    11 avril 2010 at 12 h 32 min

  23. dans les films de guerre, faut toujours une gonzesse, Philippe, même si ça a tendance à ramollir le scénario ;)j’aime bcp ta maquette… :)bon dimanche

    mu

    11 avril 2010 at 12 h 56 min

  24. C’est là où je vis. On m’en a fair reproche…. je tiens à dire ‘cité’…

    Jean Baptiste Lucchini

    11 avril 2010 at 13 h 59 min

  25. Jusque là je doutais… ne te faitgue pas à faire dans la provoc, ça n’apporte rien… jusuqe là je ne savais par ce que c’était non un poète (ça on m’a appris à l’école) mais une approche poétique.

    Jean Baptiste Lucchini

    11 avril 2010 at 14 h 04 min

  26. Des bancs attendant la vieillesse… on ne me la refera pas celle là ! j’ai relu pour certifier.

    Jean Baptiste Lucchini

    11 avril 2010 at 14 h 09 min

  27. comme un dernier souffle d’air avant l’atmosphère viciée du souterrain qui dormait derrière de larges barreaux de fer… c’est su modiano… par contre, la demoiselle que tu dis, peut être as tu manqué de précision quant à ses attentes… c’était plus proche que le ‘bleu blanc rouge t’es plus mort’ à mon avis… on a toujours des regrets dans la vie, même quand l’âge n’était pas venu.

    Jean Baptiste Lucchini

    11 avril 2010 at 14 h 14 min

  28. Sacré pépé pépé boyington que tu devais faire dans le carré tiens !

    Christophe

    11 avril 2010 at 14 h 33 min

  29. Un poète est il un homme de pouvoir raté ? ce serait triste, enfin ! pourtant tu te situais parmi les magnifiques rêveurs des perdants… suivant la typologie cruelle et inhumaine tirée de la psy américaine (à laquelle nombre de psy américains n’adhèrent pas)… vivent à jamais les cheyennes … et les communards… ce sont eux qui au coeur de la matière de leurs rêves incachevés et tojours vivants portent l’avenir du monde. Nous avois dépassé les jeux d’enfants.

    Jean Baptiste Lucchini

    11 avril 2010 at 15 h 05 min

  30. mimi les photos….(ah! trop grande, déjà?, pour jouer aux têtes brûlées… à la limite me rêver infirmière…)Je crois que les jeux d’indiens ont tourné court… ma mère décida un jour de nous séparer…

    Sylvie...

    11 avril 2010 at 15 h 11 min

  31. … entre mon frère et moi…………….. après, il préféra devenir le savant fou et son laborantin (moi)… ceci donnerait ajourd’hui Gibs et Abby…

    Sylvie...

    11 avril 2010 at 15 h 12 min

  32. pour info, ça se passait à Roanne (42) , dernière ville par nous habitée avant l’échouage à Dijon.

    Philippe

    12 avril 2010 at 7 h 02 min

  33. tu tournes autour de la région Rhône Alpes …..pour bien faire faudrait que tu ailles en Franche Comté ..lolbises

    ภเภภє.ツ

    12 avril 2010 at 9 h 30 min

  34. qui m’appelle ???;-)

    Loofy

    12 avril 2010 at 9 h 34 min

  35. lol loO ! 😉

    ภเภภє.ツ

    12 avril 2010 at 9 h 41 min

  36. Il y a mon père en Franche-Comté. Orgelet, Jura.Pour ce qui est des rhône alpes, j’y ai de la famille et j’y ai vécu

    Philippe

    12 avril 2010 at 11 h 37 min

  37. mais alors tu es universellementun européen quasiment mondial !!!;-)))))))

    Loofy

    12 avril 2010 at 11 h 44 min

  38. Je suis universellement Français pour commencer. C’est déjà pas mal.

    Philippe

    12 avril 2010 at 11 h 49 min

  39. Et pourquoi dire qu’il n’y a pas d’identité nationale et nous bassiner avec une identité européenne ? il y a comme un trou, là ! au fond, nous pouvons être contents d’être français. Il y a là du passé, de l’histoire.

    Jean Baptiste Lucchini

    12 avril 2010 at 11 h 56 min

  40. J’avoue que je suis contente d’être française, d’abord la langue, elle est belle et on a un patrymoine merveilleux..ensuite les paysages !On a tant à découvrir en France, que quand arrive le moment de choisir notre lieu de villégiature, on ne pense jamais à aller à l’étranger….Pour la région Rhône Alpes, Philou je sais bien que tu y as vécu , le 42 n’est pas le Pays de la Loire ….pfffffffffffffffffffffffff

    ภเภภє.ツ

    12 avril 2010 at 12 h 40 min

  41. Moi aussi, je suis bien content d’être français mais c’est parce que je ne suis pas doué pour les langues étrangères.

    Pascal

    12 avril 2010 at 12 h 55 min

  42. Mais c’est justement parce que tu es français que tu n’es pas doué pour les langues étrangères

    bibialien

    12 avril 2010 at 16 h 19 min

  43. bah oui, Bibi, et donc ça tombe bien! lol

    Pascal

    12 avril 2010 at 16 h 27 min

  44. J’adore ! :)

    Michel

    12 avril 2010 at 19 h 21 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :