"Un Jour En France"

Un site utilisant WordPress.com

Non-dit… dit-on.

with 28 comments

C’était un jeune ouvrier
agricole dans cette France encore rurale. Il vivait chichement mais
heureux puisque amoureux. On est con à vingt ans. Jusqu’au jour où
l’amour se déchira, comme souvent, laissant en lui le vide abyssal d’un
désespoir sans fin. On est con à vingt ans vous dis-je. Il lâcha 
fourche, bœuf et charrue pour s’en aller rougir de son sang un
quelconque horizon sous le drapeau de la Légion. C’est très beau, et
encore plus con que tout le reste. D’autant qu’il s’agissait de la
Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme. Nous étions en
1942.

La mort n’avait pas voulu de lui, mais lui avait tout de même
chatouillé la chair. Il rentra, par un jour de 1944, guéri de son amour
mais meurtri par deux années de front de l’est. Engelures, patte rendue
folle et, par dessus tout,  à jamais entaché de traitrise. Par chance
son ancien employeur voulut bien le recueillir, lui donner gîte et
couvert, caution morale. Il était temps . Les pelotons de justiciers,
engoncés de résistants d’autant plus enragés qu’ils étaient tardifs ,
plantaient allègrement les arbres de la liberté  retrouvée
qu’habillaient, pour faire joli, aussi bien le suppôt avéré de Pétain
que le pauvre type tombé dans la milice comme d’autres marchent dans la
merde, par hasard. Dans les crépitements jubilatoires de l’exécution
sommaire, la justice passait, en fermant les yeux.

Notre jeune homme, recueilli, caché,  masqué aux foudres, eut droit à
son procès. Il y perdit honneur et droits civiques mais point la vie,
ce qui était appréciable. Le notable avait promis de veiller à sa
réinsertion et, de fait, le jeune homme traversa les années cinquante
au sein de son exploitation agricole . Durant cette période, plus d’une
fois,  le notable eut à répondre de son protégé,  la maréchaussée
veillant vigilamment à oindre de soupçons faciles la bête malsaine.
Ainsi donc mieux valait rester discret, ne point faire mention de ce
parjure de la nation échoué à la ferme familiale. Ce fut la consigne du
patriarche, le notable, le propriétaire terrien. Feu Jean Reguillon (
1904-1967) mon arrière-grand-père.

Épilogue: Je n’ai appris cette histoire que cet été par la bouche de
mon père: Je m’étonnais de la présence au sein du caveau familial à
Brignais ( 69) d’un homme ne portant pas notre nom. Il s’agissait d’un
employé de mon aïeul Jean, bien qu’il ne fut pas celui de la présente
histoire. Ce fait singulier m’amena à questionner mon père sur notre
histoire familiale. C’est ainsi que j’appris ,en sus de ce partage de
tombe, l’aventure ici décrite. Qu’a pu motiver l’action de mon ancêtre?
Sa mentalité de patriarche, un détachement absolu des considérations
nationales au profit des seuls intérêts familiaux, une loyauté, hors du
temps,  de féal envers ses vassaux ? J’ai bien quelques pistes mais
elles se perdent en conjectures.

Publicités

Written by saiphilippe

17 octobre 2009 à 14 h 39 min

Publié dans Chronique

28 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. preum’s

    jojo

    17 octobre 2009 at 15 h 10 min

  2. est-ce que tu regardes cette série qui passe , il me semble , sur fr 3 et qui se nomme " un village français " ?Je la trouve passionnante .

    jojo

    17 octobre 2009 at 15 h 13 min

  3. jamais vue… je bosse à l’heure où elle passe.

    Philippe

    17 octobre 2009 at 15 h 15 min

  4. Bonjour Philippe, bien belle histoire familiale tout de même, si nous pouvions savoir tout ce qui nous motives au moment ou les faits se présentes….La peur sans doute, l’aide légitime d’une personne que l’on connait et qui ne peut rester dans l’oublie après avoir servi pendant cette période noire, un geste de conscience et ce fameux  » que vont dire les autres si….. » . Que de questions… J’ai du mal à supporter certaines personnes qui ont soit-disant fait dans la résistance alors que la majorité se sont planqués et sont sortis en vainqueurs et bienfaiteurs et le peu que nous sachions sur ceux qui ont réellement réagit, c’est tout juste si on ne leur crache pas à la figure….Mais à cette époque, je vois cela rapport à mes grands-parents, ils étaient protégés par  »leurs employeurs » de l’époque en Basse-Normandie….La vie rurale n’avait rien à voir avec la vie de la ville où la délation était de mise….Bonne soirée et bon week end Philippe, je t’embrasse….Helen….(Euh, je ne suis pas hors sujet là, je suis un peu fatiguée à vrai dire…)

    Câline

    17 octobre 2009 at 15 h 16 min

  5. Ahhh….!Y’a eu pire que lui, hein???Nous au village on a (on avait pask il a fini par casser sa pipe de vieillesse) un ancien chef milicien… qui a fait fortune, boulanger/patissier de son etat, qui a ete condamné à mort pas contumace (c’est dans les archives d’Arles) mais il n’a pas ete executé… des jeunes avaient bien eu l’idée de le faire mais un plus âgé qu’eux leur a dit "ne faites pas ça sinon vous vous métriez sur le même rang que lui"… mais il a eu son lot de malheur ! Un fils alcolo, peut etre celui ci noyait il sa honte, en tout cas c’st mon idée à moi… Puis je sais pas si tu connais Jean Franval ??? Un comedien de Tarascon (sur rhone) qui lui denonçait les jeunes refusant le sto et les juifs etc…. un salopard quoi! Ca ne l’a pas empeché de vivre peinard, bon, sa carrière aurait peut etre ete autre si … mais il a continué à être opportuniste …..Alors un jeune de 20 ans (pas forcement bien "éduqué" politiquement parlant par ses parents qui, par chagrin, de ces chagrins qui font chercher la mort là où elle se trouve, qui s’enrole… ben il a des circonstances attenuantes….Quand aux résistants de la dernière heure, ce sont ceux là qui ont le plus épuré et tondu des femmes ayant eu le tort d’écouter leur estomac ou leur coeur…Bisous PDDD !

    Mata

    17 octobre 2009 at 16 h 11 min

  6. Et que dire de ceux qui ont maltraité des enfants ayant eu le culot de naitre de ces amours interdites ??? combien de temoignages de douleurs face aux brimades et autres horreurs ??? Je me souviens d’un qui racontait qu’il avait ete elevé par ses grands parents vu que sa mère etait allée gagner sa croute à la capitale, les grands parents bien pensants (qui devaient aller à la messe tous les dimanches) faisaient dormir le batard dans le poulailler … Combien de ses enfants ne temoigneront jamais ??? Qui nous dit qu’on n’en a pas tué ???Ton aieul a bien agis!Re-bisous !

    Mata

    17 octobre 2009 at 16 h 14 min

  7. La fatalité ("On croit choisir et on est choisi" J. Cocteau) ne touche pas que les héros antiques, le commun y est aussi exposé. De ce point de vue, ton histoire semble édifiante. Je sais, mon commentaire n’a rien d’historique mais un rien de transdisciplinarité ne nuit pas à l’interprétation des faits. 😉

    cata

    17 octobre 2009 at 16 h 17 min

  8. Qui aurais-je été et qu’aurais-je fait? Je n’en sais rien même si en me plaçant, à postériori, du bon côté, comme tout le monde, je nourris l’idée, pourtant fausse, que la France est aujourd’hui peuplée de héros et de justes… A+

    Pascal

    17 octobre 2009 at 16 h 33 min

  9. Ha, je croyais que c’était Aragon…

    Pascal

    17 octobre 2009 at 16 h 36 min

  10. Je sais pour l’avoir vécu -et avoir cotoyé divers cas- que des gouvernants pleins de morgue ont fait faire bien des conneries aux jeunes gens. Comme tu le suggères, il y a pour des gens qui se sont aventurés par hasard ou accident dans des situations délicates il n’est pas de tribunal possible. juste le pardon et la compréhension (sauf crime de sang bien sûr) Cette histoire sonne vrai… j’en ai une aussi, dans ma famille… je vous conterai un jour l’histoire de l’oncle J… je ne peux pas dire son prénom… j’ai encore des cousins vivants issus de lui…

    Jean Baptiste Lucchini

    17 octobre 2009 at 16 h 46 min

  11. Ce qui a mu cet homme… une foncière bonté… si l’attachement a été jusqu’à ce point de conclusion logique et morale je ne vois que ça

    Jean Baptiste Lucchini

    17 octobre 2009 at 16 h 49 min

  12. Belle anecdote…presque entachée d’aucune ironie malsaine. Tout simplement édifiant :-). Excellent week end Sieur Reguillon III.Bises.

    Ayda

    17 octobre 2009 at 17 h 04 min

  13. C’est gentil de dire ça JB, mais la "foncière bonté" et nous autres ne faisons pas bon ménage.

    Philippe

    17 octobre 2009 at 17 h 04 min

  14. ah non Ayda, Ier! je suis Philippe Ier du nom, issu de Bernard Ier du nom, issu de Louis énième du nom, issu de Jean énième également et ainsi se chevauchant, Louis, Jean, Louis, Jean, jusqu’aux profondeurs des siècles et des siècles amen.

    Philippe

    17 octobre 2009 at 17 h 08 min

  15. LoL……………..

    Falba

    17 octobre 2009 at 17 h 13 min

  16. Pas un seul Jean-Louis dans la dynastie? Bel effort de concentration!

    Pascal

    17 octobre 2009 at 17 h 30 min

  17. Ah bon ! ça existe pourtant… si ça n’avait été que l’attention portée au fidèle serviteur ou au pire de l’intérêt camouflé sour la bonté, cela n’aurait pas été jusqu’à l’accueil ultime -c’était faire honneur, à l’époque, et peut être maintenant encore- mais je sais qu’il y a de quoi s’égarer dans la complexité des intentions humaines… je penche quand même -pour l’occasion peut être- manifestation de foncière bonté…

    Jean Baptiste Lucchini

    17 octobre 2009 at 17 h 47 min

  18. je passe vite fait… te pique la vidéo d’Emilie Simon en ouverture pour mon coursje repasse plus tard pour lire

    Sylvie...

    17 octobre 2009 at 18 h 08 min

  19. Au delà de l’Histoire, il y a ces petites histoires familiales qui éclairent ou pas des moments forts. Moi, j’aime bien… :)

    Christophe

    18 octobre 2009 at 7 h 23 min

  20. Je passe en courant d’air, juste te souhaiter un bon dimanche de repos…Je t’embrasse…..Grazie per la buona notte invernale…Helen

    Câline

    18 octobre 2009 at 8 h 41 min

  21. comme je suis pour les bons-beaux sentiments, je me dis que c’est croire en l’homme et que la vie l’avait bien châtié et qu’il avait droit à toutes ses chances. Il ne s’agissait pas d’une simple vindicte mais d’un regard social plus dur que n’importe quelle prison.Dit ceci, j’ai découvert récemment aussi le revers de l’image de l’histoire familiale, mais perdue si loin dans le passé qu’on a déjà perdu des clés pour son interprétation: des faits sont absents, on ne peut miser que sur un comportement humain a priori rationnel et posé…

    Sylvie...

    18 octobre 2009 at 17 h 46 min

  22. Erratum: Mon père m’a envoyé quelques précisions au sujet de ce billet. L’amoureux déchu et parti sur le front de l’est se nommait Lucien et était le commis de la famille, pour l’inconnu dans notre caveau je le cite:"Pour la présence d’un homme portant ne pas le même mon sur le caveau de la famille là aussi le message est très beau mais imaginaire, c’est le premier mari d’une sœur de mon grand père mort prématurément, (il y a même de la descendance) comme ici aussi il y avait drame le caveau des Reguillon était tout à fait convenable en cet instant… L’histoire de la famille aie! je fuyais les fins de repas quand la mise en marche de la machine à remonter le temps commençait. Patrick est plus compétent si tu veux des commentaires." B. Reguillonnote: Patrick c’est mon oncle, féru de généalogie.voilà voilà

    Philippe

    22 octobre 2009 at 12 h 09 min

  23. Bon, on va finir par y voir clair: donc, lequel d’entre vous est le soldat inconnu? lol A+

    Pascal

    22 octobre 2009 at 12 h 16 min

  24. mon frère ainé et sa femme passe leur temps dans les archives de généalogie … Je n’ai aucun plaisir à farfouiller , mais j’adore lire leurs compte-rendus !lolMon frère avait tenté de me demander de l’aide , mais franchement , j’ai autre chose à faire …

    jojo

    22 octobre 2009 at 13 h 06 min

  25. Oups !!! Bisous Philippe…..

    Câline

    22 octobre 2009 at 13 h 06 min

  26. Peut-être un sentiment aigü de l’injustice. Sacrée histoire ! Avec toujours le drame sentimental en décor de fond. Certainement la relation de causalité qu’avait du intégrer ton bisaïeul.

    Michel

    22 octobre 2009 at 13 h 11 min

  27. Louis et Jean se chevauchant ainsi depuis des générations tu as de la chance que le tombeau familial ne soit pas brulé à la chaux vive !

    Mimi pinson

    22 octobre 2009 at 14 h 16 min

  28. moi j’apprends cette histoire familiale a l’instant!! a quand la prochaine!!!

    Christophe

    31 octobre 2009 at 17 h 07 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :