"Un Jour En France"

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Poussières (II partie)

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L’aube
écharpée de larges bandes de brume se levait sur "Béatrice". Pierre,
allongé, meurtri par les épreuves de la nuit,  fixait le canon de la
kalashnikov pointée sur lui. Le trou noir de la mort annoncée. Au
dessus de l’arme, un Bo-doï*
au visage lisse , vide d’expressions hormis ses yeux  vigilants et
déterminés. Sur le casque de latanier de l’homme brillait une étoile,
rouge.   Pierre, dont les oreilles bourdonnaient encore du choc et de
la furie nocturne eut une brève pensée résumant bien la situation: "Et
merde".

Il ferma les paupières un instant, se retrouva neuf années plus tôt. Il
l’avait échappé belle alors. L’Yvan allait le tuer, c’était une
évidence.  Lorsque  un officier avait surgi, repoussant l’arme du
soldat, "niet tovaritch" avait-il dit, en montrant l’insigne au bras de
Pierre. Les couleurs de la France. Yvan  en avait râlé de déception.
Mais, obéissant à son supérieur, il avait finalement  trainé Pierre à
l’abri.  Il ne pouvait savoir que le sort de milliers de ressortissants
au service de l’Allemagne, avait d’ores et déjà été réglé. Tous
devraient comparaitre devant la justice de leurs pays respectifs. 
C’est ainsi qu’après neuf mois de convalescence à grand peine sous la shlag soviétique, un jour gris de février 1946, il troqua
sa geôle Russe et bolchevique de la banlieue berlinoise contre une
cellule républicaine et Française de la banlieue de Manheim*.
Il ne serait pas jugé en France. Jamais il ne reverrait maman. Ni
Toulouse. Il serait fusillé en Allemagne. Il fêterait ses vingt-et-un
ans contre un poteau d’exécution.   Il en était là de ses pensées le
jour où il comparut devant un parterre d’officiers, le tribunal
militaire.  Le président , un colonel bardé de médailles, compagnon de
la libération, assommait le procès de son charisme. Étrangement , il se
montrait prévenant envers Pierre. Des invectives du procureur qu’il
tempérait d’un " allons, allons" à son assentiment bienveillant envers
l’argumentaire de la défense. Le jour du verdict, après que le
procureur eut une dernière fois demandé le poteau " pour le traitre",
après que la défense eut une dernière fois évoqué la jeunesse et le
passé " du pauvre fils de France égaré", et enfin après une petite
heure de délibération du jury,  le président prit la parole:

" Attendu qu’il a été démontré et établi que le prévenu Cotet Pierre
s’est rendu coupable de trahison envers la patrie, d’intelligence avec
l’ennemi, d’avoir combattu sous l’uniforme Allemand; attendu également
que le prévenu n’a jamais pris les armes contre des Français, que sa
jeunesse et son expérience tragique peut en partie excuser son
comportement. En conséquence, le tribunal militaire condamne le prévenu
Cotet Pierre à la réclusion à perpétuité."

Pierre reçût le verdict comme un coup de poing dans le ventre, la
bienveillance du président l’ayant presque persuadé de sa libération
prochaine . Perpéte! Il préférerait encore être fusillé! Mais le
président n’avait pas terminé:

" Voilà, jeune homme, en ce qui nous concerne votre sort est réglé,
cependant il vous reste une chance de vous amender", le silence plana
un long moment, une éternité que le président brisa sur un ton presque
enjoué: " Connaissez vous l’Indochine, Pierre?"
Alors voilà, il avait signé son engagement, à Manheim dans le bureau de
recrutement de la Légion étrangère dont les locaux jouxtaient, comme
par hasard, ceux de la prison militaire. L’Allemagne vomissait ses
tripes, jetait ses nippes nazies , ses oripeaux de reich. Certains
étaient récupérables. La Légion s’en chargerait.  Pierre avait ,
conformément à l’usage, changé de nom et de nationalité. Il serait
désormais Pierre Sten, citoyen helvétique, engagé volontaire. De
Manheim, on le transféra en Afrique du Nord, à Sidi bel Abès , siège du
centre d’instruction de la fameuse 13ème D.B.L.E*.
On ne l’autorisa pas à communiquer avec sa mère… Officiellement,
Pierre Cotet avait disparu dans la tourmente et si il advenait qu’il
refît surface, ce serait pour subir la prison perpétuelle.

Ce matin du 13 mars 1954, le sergent Pierre Sten  observait l’avancement des travaux Viêts. Les trois collines formant le  P.A* "Béatrice"*
étaient cernées, ceinturées de tranchées viêt-minh*. Ce matin toutefois,
les coups de pelles avaient cessé laissant place à un silence
angoissant qui ne se dissipa pas de la journée. L’attaque était
imminente, c’était évident. Dès que les Viêts pointeraient leurs nez
hors des tranchées, l’artillerie de Dien Bien Phu, le C.R* central
quatre kilomètres au sud-ouest, les pulvériseraient . Et effectivement,
au soir, les bo-doïs sortirent, se précipitèrent en rangs compacts sur
les pentes des "Béatrice", firent sauter au bangalore*
les reseaux de barbelés. Quant les outils faisaient défaut, certains
hommes jetaient leurs corps en guise de passerelles pour leurs
camarades. Il braillaient, hurlaient "Doc Lap, Doc Lap"* , le tout sous
les balles et les shrapnels. Fauchés par rangs entiers, mais ce n’était
pas suffisant… Une division entière battait les flancs de trois
collines tenues chacune par un bataillon*. Et les abris français croulaient, partaient en fumée. Les canons viêts écrasaient tout, à la grande surprise du commandement*.
Pierre, tirait sans désemparer. De temps à autres il menait de vives
contres-attaques, avec son groupe de dix légionnaires, pour colmater
tel ou tel pan de tranchée. La nuit avançait. Les obus pleuvaient. La
contre-batterie* française se montrait incapable de réduire au silence
les canons lourds du viet-minh. Les Légionnaires, réduits à quelques
groupe épars de combattants, résistèrent tant qu’ils purent. Mais au
petit matin, ne retentissaient plus que de rares coups de feu. Toute
résistance organisée avait cessée. Pierre tomba l’un des derniers,
soufflé par une grenade. Et par miracle, encore vivant, presque sourd et de nouveau prisonnier…

A suivre…

 

Notes

Bo-doï: soldat régulier de l’Armée de Libération Nationale du Viet-Nam (A.L.N.V)

*: Les Anglais avaient pris sur leur portion d’Allemagne pour offrir à la France une zone d’occupation, dans la Ruhr.

13ème D.B.L.E: 
La 13ème Demi-Brigade Légion Étrangère fut la première unité constituée
de l’armée de terre à rejoindre la France Libre. Elle fut également la
seule à avoir connu la victoire en juin 40, à Narvik ( Norvège).
Ensuite elle intégra la 8ème armée Britannique et s’illustra notamment
à Bir-Hakeim. Puis il y eut l’ Italie et le Monte-Cassino. En 1946 elle
rejoint l’Indochine où elle participe à de multiples combats jusqu’à sa
destruction partielle lors de la bataille de Dien Bien Phu. Elle
assurait alors le défense du point d’appui "Béatrice".

P.A: Terminologie militaire, abbréviation de "Point d’appui"

Béatrice:
A Dien Bien Phu, les positions françaises d’origine reçurent des
prénoms feminins: Gabrielle, Huguette, Dominique, Eliane, Claudine.

Viet-Minh: Mouvement à la fois politique et militaire d’obédience communiste, mais dont la propagande s’appuyait surtout sur le désir d’indépendance. Dirigé par le charismatique Ho Chi Minh sur le plan politique, et par le général Nguyen Giap pour les opérations militaires.

C.R: Terminologie militaire, abbréviation de " Centre de résistance"

bangalore:
longue perche munie en son extremité d’explosifs. Destiné à faire
sauter les défenses rapprochées, comme les barbelés. Fabrication
Artisanale.

Doc-lap: Indepandance.

Division, Bataillon: Une
division Viet-Minh est constitué de trois régiments de trois-milles
homme chaque. Soit 9000 hommes. Un bataillon compte entre 400 et 600
hommes. Soit pour la  défense de  "Béatrice"  entre 1200 et 1800
hommes.

*: 
le haut commandement Français ne croyait pas que le viet-minh disposait
de calibres lourds et encore moins, le cas échéant, qu’il serait
capable d’en assurer le transport par des centaines de kilomètres de
jungle.

Contre-batterie: Une
des missions essentielles de l’artillerie est de réduire au silence
l’artillerie adverse dès celle-ci repérée. Ce qui à Dien Bien Phu se
révela impossible, car d’une part, les canons viêts furent
admirablement camouflés, d’autre part ils étaient également de plus
gros calibre que les français, et par conséquent la plupart du temps
hors de portée. Le commandant de l’artillerie française, le colonel
Piroth, se suicidera ( à la grenade)  d’ailleurs quelques jours après
le début de la bataille.

 

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Written by saiphilippe

3 mai 2009 à 11 h 24 min

20 Réponses

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  1. la suite donc…

    Philippe

    3 mai 2009 at 11 h 25 min

  2. ouh laaa, je n’ai même pas lu la première !Je m’installe et je lis tout ça.

    Sunshine

    3 mai 2009 at 11 h 33 min

  3. Voilà qui s’appelle rater sa sortie et s’en faire un destin !

    cata

    3 mai 2009 at 13 h 16 min

  4. Et bien il serait plus judicieux de nous dire où trouver le bouquin non !!J’avoue que lire quelques passages ainsi entrecoupés de plusieurs jours, me fait abandonner l’idée même de m’y intéresserMais ça n’engage que moi PhilippeSans rancune ;-)Bizzzz

    bibialien

    3 mai 2009 at 14 h 28 min

  5. plusieurs jours! hé il date de vendredi, ce ne sont pas les calendes grecques non plus.quant au bouquin, il faudrait déjà que je l’écrives.bises aussi

    Philippe

    3 mai 2009 at 14 h 31 min

  6. Et bien écris le, tu auras des acheteurs réels au lieu de lecteurs potentielsL’est pas bonne mon idée !?

    bibialien

    3 mai 2009 at 14 h 34 min

  7. Oui, écris-le ce livre mon ami.

    Sunshine

    3 mai 2009 at 14 h 45 min

  8. La nouvelle représente déjà sans doute une belle somme de travail que nous saluons. Merci Philippe de nous faire partager ce texte qui ferait ,nous trouvons, un excellent scénario de bd que Tardi ne bouderait pas.

    cata

    3 mai 2009 at 15 h 28 min

  9. Je suis assez d’accord pour dire que tu devrais t’atteler à un roman. Il me semble que tu as toutes les qualités pour ça, le savoir et la curiosité, le sens de l’observation et un sens de la psychologie qui te permettraient de créer des personnages profonds et crédibles. La littérature française manque cruellement de fresques en ce moment; ça pourrait être ton créneau. Bien sûr, ça justifierait un changement d’échelle et de repaires, amener le plaisir d’écrire vers une notion de travail, mais je pense que on plaisir finalement n’en serait finalement que plus grand et que celui des lecteurs itou. Le format blog te limite et c’est dommage.Bon, maintenant une petite critique qui n’a d’ailleurs peut-être pas lieu d’être: à un moment tu écris "qu’il refisse" et il me semble qu’il fallait écrire "qu’il refît" avec un accent circonflexe sur le i; je n’ai pas vérifié et du coup tu me mets le doute. A+

    Pascal

    3 mai 2009 at 15 h 37 min

  10. ce que c’est que le destin … réel ou imaginé ….***je t’ai déjà parlé de Dien Bien Phu ?

    jojo

    3 mai 2009 at 15 h 54 min

  11. la 2° partie m’a bcp interessée, parce que c’est une partie de l’histoire que j’ai bcp ""étudié"""( bien grand mot ) ….La guerre d’Indochine….J’ai quasi tout lu et vu en biblio de cette guerre de 8 ans ..Ðiên Biên Phú, le traquenard de la route RC4…..J’ai même fait 2 ans pour apprendre la langue Vietnamienne, j’ai tout oublié, je te rassure , par contre je cuisine la bouffe d’indochine…..Pourquoi ? mon ex bo père était un légionnaire et mon ex mari un indochinois, né de ces années de guerre ………Et pis et pis !!! toi pas oublier ! mon enfance Philou, mes grands parents qui tenaient le bar à 2 pas de la légion étrangère à Aubagne ….Bien , je sais que je me suis encore éloignée , puisque ton but est de décrire le chemin tortueux que peut prendre la vie d’un homme lançé dans la tempête !!!!Mais tu auras réussi à me toucher avec cet épisode Indochine, et le but du narrateur est là aussi , toucher le lecteur !!! non ????j’attends la suite j’ai ma petite idée …Bises PhilouNiNne

    ภเภภє.ツ

    3 mai 2009 at 15 h 59 min

  12. bon je vais vérifier ma conjugaison et corriger le cas échéant Pascal. merci de vos commentaires tous.

    Philippe

    3 mai 2009 at 16 h 07 min

  13. Non Jojo tu ne m’as jamais causé de Dien Bien Phu.

    Philippe

    3 mai 2009 at 16 h 30 min

  14. coucousuis pas vst sur l’ordi en ce moment en plus je vois kil y a des suites ça alors !!! par contre me suis endormie à la plage…une jour bronzéej’espère ke tu as passé un bon we j’espère trouver le temps de te lire mdr!!! té ds mes préférésbiz

    nathalie

    3 mai 2009 at 16 h 49 min

  15. bon moi , j’ai toujours préféré Téléphone à Indochine mais là n’est pas le propos ! ce texte est , comme à ton habitude , très bien construit , lisible par tous ( même les fans de Téléphone c’est dire !!! ) , et je sais que tu sais que , si tu voulais écrire un livre , t’aurai des amateurs !!!! c’est quand tu veux , peux ! mais , tu le sais !

    Mimi pinson

    3 mai 2009 at 17 h 58 min

  16. heu , tant que j’y pense : bonne fête !

    Mimi pinson

    3 mai 2009 at 18 h 00 min

  17. ah une qui y pense! merci Mimi

    Philippe

    3 mai 2009 at 18 h 01 min

  18. aah ! la chair à canon !!

    glandouille

    3 mai 2009 at 19 h 24 min

  19. Je ne connais strictement rien à la guerre d’indochine… à part qu’elle fut sanglante…. lapalissade… mdr!Mais oui, un vrai bouquin avec des tas de feuilles imprimées…. j’aimerai bcp!!!!!Allez, zou, lances toi quoi !!!!!!Bises et j’attends la suite …..

    Mata

    3 mai 2009 at 19 h 55 min

  20. Tu as du talent, Philippe !Je viens de lire les deux épisodes comme j’ai regardé la 317ème… Tu sais tenir ton lecteur en haleine !

    Michel

    7 mai 2009 at 22 h 26 min


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