"Un Jour En France"

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Le sloop fendait les flots écumants de l’océan Atlantique. Parti de la Rochelle en direction des Caraïbes…via une  petite escale  en Afrique pour prendre en charge la cargaison de bois d’ ébène qui  servirait de monnaie d’échange, là bas, en Martinique. Un navire plus approprié à la guerre de course qu’au commerce, à vrai dire…Mais l’armateur était pressé… et prudent. Son choix s’était donc porté  sur un bâtiment capable d’échapper aux pirates qui infestaient les mers Caribéennes.  Si tout se passait bien, le voyage durerait trois semaines depuis l’Afrique. Peut-être même deux, avec de la chance et si les vents se montraient arrangeants…


La silhouette fine et gracile du sloop doubla sans encombre les Iles du Cap Vert, sous le commandement du Capitaine…Compétant et dénué de scrupules quant à sa manière de gérer l’équipage. Les punitions tombaient comme feuilles à la morte saison. En particulier sur Pierrick , jeune mousse de douze ans qui avait eu la malchance de tomber sur des recruteurs plus rapides que lui…à la course à pied. Orphelin et mendiant de surcroit, il n’aurait eu guère d’avenir de toutes façons. Ainsi fît-il ,contre mauvaise fortune bon cœur , mi-contraint  mi-volontaire, de son mieux pour apprendre et progresser. Mais Dieu! qu’il était maladroit! Sa dernière bévue lui valût un nettoyage complet du pont…savon noir et huile de coude…plus quelques coups de pied au cul, pour la forme. A genoux, s’absorbant à sa tache, afin d’éviter de nouvelles brimades, il ne s’ aperçut pas immédiatement du manège de certains de ses coreligionnaires. Bien que Rochelais d’origine , il ignorait à peu près  tout du métier de marin:  Les us  et coutumes comme la nature particulière de la cargaison… La brutale réalité s’offrit à lui quand un de ces hommes buta sur lui et laissa tomber le sac qu’il transportait… De l’ouverture émergea  un pied, noir et crevassé… Un cadavre! Horrifié, Pierrick resta bouche bée…puis bafouilla: " Est-ce la pes.. la peste?". L’homme qui le toisait s’esclaffa: " Mais non p’tite tête…Le bois d’ébène, ça tient pas bien la mer! c’est tout…cinq cette nuit! vlan à la baille! faut qu’on arrive vite sinon y’aura plus rien à échanger…" Puis l’homme tourna les talons et reprit son ouvrage.


La vision de ce pied meurtri et décharné hanta   l’innocente conscience de Pierrick la nuit suivante…Le bois d’ébène…combien était-ils?. Personne à bord ne semblait révolté ou à tout le moins concerné…Le boulot, le profit  primaient!  Que faire? Que pouvait un jeune mousse de douze ans à l’âme bien trop charitable pour ce siècle des soit-disant "Lumières"? Sombre clarté, en vérité! Semblant répondre à ses prières, la mer peu à peu se mit en colère… Le vent se leva, gonfla les voiles jusqu’à les déchirer…L’équipage affolé, s’affairait à sauver le bâtiment…et Pierrick profita de l’occasion pour en avoir le cœur net: Il se dirigea  vers les soutes , supposant à raison, que la "cargaison" s’y trouvait. Le désordre ambiant lui serait utile. Ils y étaient, effectivement, allongés en rang d’oignons, entravés par une unique chaine qui courait le long de la coursive centrale… et leurs yeux, terrifiés, plein de la douleur du monde.  Pierrick n’en voyait que le blanc…des étoiles de peine dans la nuit du supplice. Le sloop vibrait sous la houle, craquait de toute part, ne tiendrait pas longtemps. Pierrick ne vit pas le madrier  choir sur lui…à  peine  perçut-il   le bruit sourd  du  choc sur sa tête…


Il se réveilla brusquement, au beau milieu d’un fatras de boites de conserves en tout genre…au dessus de lui, sur l’étagère , Pimpon miaulait… Attiré par le vacarme , l’ombre paternelle surgit dans l’encadrement de la porte: " Encore à rêvasser…tu ne vas jamais les lâcher tes bouquins? regarde! ce con de chat a encore tout fichu par terre! Allez viens m’aider, il y a du monde au magasin…mais d’abord tu me ranges tout ce bordel ok!?"
"Oui Cap…Papa"… Pierrick obéissant  aux directives paternelles entama le rangement de l’arrière-boutique, non sans avoir, au préalable, reposé soigneusement le livre…sur la couverture, un titre: "Marine et commerce triangulaire au XVIII° siècle"…

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Written by saiphilippe

23 mai 2008 à 14 h 40 min

4 Réponses

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  1.   Excellent, ton texte. T’en as d’autres des comme ça?

    Jean-louis

    23 mai 2008 at 17 h 41 min

  2. Je me joins à Ed pour dire en plus bravo !!!!
    Et merci pour ton hors sujet chez moi ;o)
    Bises

    Elisa

    24 mai 2008 at 18 h 41 min

  3. Rien de tel pour voyager que les bouquins!
    En te lisant je me suis souvenu comme j’avais adoré "l’île au tresor"….
    Adoré et craint!!!
    Pas tendres les gus!
    Les lumières c’est toujours pour les mêmes, le petit peuple lui reste dans l’obscurité, quelle que soit l’époque finalement!
    Keske t’écris bien!!!
     
    à quand un roman ????
     
    BISES

    Mata

    24 mai 2008 at 20 h 45 min

  4. Haha le bon vieux coup du rêve! J’aime ton style et en particulier ce morceau de phrase :"comme feuilles à la morte saison." Excellent ! On sait très bien de quelle feuilles tu parles, et le morte de saison arrive quand même pour souligner et flatter le lecteur qui avait saisi. Morte mit pour saison et feuille. Génial ! Bon je m’emballe je m’emballe ! Encore un bon texte ! Merci.

    Centelm

    25 mai 2008 at 20 h 01 min


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